Napoléon ? Encore !

MUSEE DE L’ARMEE, Invalides, Paris, Mai 2021 – Février 2022

Pascal Convert, memento Marengo, 2021

Titre ambigu pour exposition ambigüe. A l’occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon, le musée des Invalides propose, outre une exposition sur sa mort, un parcours d’art contemporain dont deux œuvres commandées à Pascal Convert et Ange Leccia. Le premier, auteur de l’œuvre sans doute la plus polémique du parcours, investit le dôme des Invalides en suspendant au-dessus du tombeau de l’Empereur une évocation du cheval préféré de Napoléon, pur-sang gris-clair capturé pendant la campagne d’Egypte (1799) reconstitué à partir d’un scan 3D du squelette original, Marengo, saisi par les Anglais à Waterloo et conservé  à Londres (« Memento Marengo », 2021). L’artiste reprend là le rite évoqué par Hérodode voulant que les chevaux accompagnent leur cavalier dans la mort. Une référence à l’immortalité de Napoléon par un artiste de la trace de la destruction et de la disparition. Ange Leccia propose quant à lui une vaste installation vidéo, « (D’)Après ste Hélène, 2021 » s’intéressant davantage à l’homme de la défaite, de l’exil, qu’à celui des conquêtes, avec la mer, le ciel, comme seuls horizons de sa mélancolie. Une méditation sur le déclin et l’immortalité.

Ange Leccia, d’après ste Helene, 2021

D’autres œuvres ont été sélectionnées pour leur rapport plus ou moins direct avec l’iconographie de Bonaparte, son héritage, les évènements de l’épopée napoléonienne.

Juliette Green évoque puissamment, dans une œuvre quasiment abstraite, la campagne de Russie soit ces 533 500 hommes –campagne où l’armée napoléonienne compta le plus grand nombre de soldats-suivant l’Empereur en 1812 sinon vers la gloire, du moins vers la maladie, le froid, la faim et la mort. Sur une vaste feuille de canson alternent des bandes noires et rouges de densité variable constituées par la représentation à l’encre et au feutre de cette multitude de soldats. Sur la droite, à peine visible, une flèche rouge désigne l’Empereur, un seul homme dirigeant une multitude. Pavel Pepperstein, dans « Napoleon à Moscou » 2017, dépeint l’Empereur, le regard féroce, devant Moscou incendiée par ses habitants en signe de protestation contre les envahisseurs, tandis que son Napoléon suprématiste, ponctué de flèches dirigées vers l’avant, évoque l’incroyable énergie de l’Empereur.

Bonaparte rendit à Dieu le plus puissant souffle de vie qui jamais anima l’argile humaine.

Chateaubriand, Mémoires d’Outre Tombe

Fabrice Hyber (« paysage biographique de Napoléon », 2020-21) propose également une intéressante lecture de l’épopée impériale à travers l’image du ricochet.

Ingres et Pablo Gosselin, 82 PB I, V, VI, 2021

82 PB I, V et VI, 2021, de Pablo Gosselin cerne le magistral portrait de l’Empereur peint par Ingres d’impacts de plomb que l’oxydation rend singulièrement esthétiques. Ou l’art et sa capacité remarquable à rendre la destruction créatrice. Une œuvre étonnamment puissante en dépit de sa simplicité apparente.

Autre évocation de la guerre, « Champs de Bataille. Bataille des Pyramides, 21 juillet 1798. Embabèh, plateau de Gizeh, Egypte », du photographe Yan Morvan, dépeint le site de la bataille, à rebours de la vision proposée par les artistes contemporains de Napoléon. Un constat pessimiste sur la permanence de la guerre dans l’histoire de l’humanité puisque là où jadis Bonaparte commença brillamment son épopée se déploie aujourd’hui une zone de non droit aux mains des Frères musulmans, organisation islamiste selon le gouvernement égyptien. Un paysage aride, désolé, hostile. Laurent Grasso reprend le sujet sous un tout autre angle dans « Studies into the Past ». Dans une toile, il représente Bonaparte à cheval face aux pyramides et au sphinx monumental de Gizeh, Bonaparte se confrontant à une très ancienne civilisation alors qu’il inaugure une nouvelle ère et aux risques d’une telle ambition.

Adel Abdessemed revisite quant à lui le mythe napoléonien de manière plus ou moins critique, qu’il s’agisse de son cheval de Turin, réalisé en 2012, cheval blanc incarnant peut-être l’innocence se cabrant -les yeux aveuglés par l’homme qui en fait un instrument de guerre- mais aussi le refus de la mort ou son défi au nom d’idéaux supérieurs ; de son néon « exil », réalisé en 1996 ou d’un dessin au fusain dépeignant les pyramides et rappelant le rêve fou de Napoléon de déplacer les pyramides à Paris, folie à l’aune de l’énergie exceptionnelle, du génie, de l’homme. Idée qui inspire également l’œuvre d’Assan Smati, « le Tibre », 2018-2021. Smati explique ainsi cette peinture d’un tigre dressé face à des sphères :

Cette peinture est née un jour de 2016 où je regardais le Tibre, à Rome, et où quelqu’un m’a expliqué que ce fleuve peut monter très haut tout d’un coup. La chance de l’artiste, c’est de pouvoir donner de la dignité à de petites émotions, les ramener dans un contexte solide et intellectuel. En changeant une lettre, j’ai immédiatement pensé à un tigre, qui est une autre image de la force, de la puissance. Sur cette toile, j’ai peint un tigre debout, dressé comme un homme, avec peut-être une intelligence humaine, qui essaie de comprendre ce qu’est la force qu’il a devant lui : une révolution, l’inertie de sphères qui tournent. Aujourd’hui, je ne connais personne qui soit capable de gérer un phénomène de cet ordre. Mais Napoléon a sans doute essayé.

Yan Pei Ming revisite indirectement le sacre de l’Empereur en s’inspirant dans deux toiles présentées à l’entrée du parcours d’un dessin préparatoire de David montrant l’Empereur se couronnant lui-même, réflexion sur la nature et l’origine du pouvoir. Mais c’est plus encore la chute de l’Empire qu’il évoque magistralement dans une admirable vanité, « couronne, crânes et fleurs », 2017, laquelle représente un crâne couronné renversé sur un sol jonché de fleurs blanches, rejeté sur la gauche d’un vaste panneau panoramique, sous le regard de deux autres crânes placés en contrepoint sur la droite.

Stephane Calais, c’est le chapeau qui fait l’homme, 2020

Plus légèrement sans doute, des artistes tels que Stéphane Calais (« c’est le chapeau qui fait qui fait l’homme », 2020) ou Julian Schnabel retiennent une forme irréductiblement associée à Napoléon, son bicorne.

Un parcours intéressant quoique les œuvres sélectionnées soient assez inégales, que certains artistes cèdent trop facilement à une lecture exclusivement négative de Napoléon, très présente à notre époque, oubliant l’héritier de la Révolution et le travailleur acharné à l’origine de textes encore constitutifs de notre société pour ne retenir que celui qui a rétabli l’esclavage, que d’autres n’apportent guère au propos (Schnabel, Sarin, Abramovic, Thurnauer…), que la plupart enfin, dépassés, pêchent à prendre la mesure du sujet.

L’occasion quoiqu’il en soit de revoir ça et là quelques œuvres de qualité des collections permanentes telles que la toile d’Ingres ou encore la très belle toile de Gros représentant le général de Lariboisière faisant ses adieux à son fils, 1812, la maquette du Napoléon s’éveillant à l’immortalité de Rude, le tombeau de Turenne, les plafonds peints par Louis de Boullogne et Bon Boullogne (1702-04) sur la vie de st Augustin et de st Ambroise, la coupole de Charles de la Fosse…et surtout de redécouvrir un espace incroyablement privilégié au coeur de Paris, loin de ses rumeurs et comme hors du temps…

A compter d’octobre, le musée accueillera par ailleurs des interventions sur la mort de l’Empereur dont une installation du belge Hans Op de Beeck, une réflexion sur le cinéma et l’histoire à partir d’extraits de films évoquant Napoléon par le collectif La Méduse etc.

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Author: Instant artistique

Conservateur de bibliothèque. Diplômée en Histoire et histoire de l'art à l'Université Paris I et Paris IV Panthéon-Sorbonne. Classes Préparatoires Chartes, École du Patrimoine, Agrégation Histoire. Auteur des textes et de l'essentiel des photographies de l'Instant artistique, regard personnel, documenté et passionné sur l'Art, son Histoire, ses actualités.

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