Théâtre des expositions _ Acte I

ECOLE NATIONALE SUPERIEURE DES BEAUX-ARTS DE PARIS, Mars – Avril 2021

L’Ecole des beaux-arts inaugure près d’un an d’expositions expérimentales accompagnées de performances multiformes ; des expositions pensées par de jeunes commissaires en résidence ou étudiants de la filière Artistes & Métiers de l’exposition créée en 2019 qui mettent en dialogue les collections patrimoniales et les créations des étudiants. Une floraison de propositions particulièrement bienvenue et stimulante en ce temps de fermeture absurde des musées et centres d’art.

Parmi les thématiques abordées ce mois : l’impact esthétique et idéologique du Moyen-âge sur la création contemporaine (« à la recherche de toujours ») ; « les eaux d’artifice », admirable dialogue entre le film homonyme de Kenneth Anger, réalisé dans les jardins de la villa de Tivoli en 1953, et une sélection de dessins et gravures anciennes de Dürer, Piranesi, le Brun, Hallé… ; la proposition d’Esteban Neveu Ponce, sans doute la plus cohérente par la qualité de l’accrochage et le jeu formel et conceptuel entre des pièces principalement sculpturales exprimant la mutation des corps, le mouvement, l’indétermination de la forme comme un élan vital contenu (« des feux comme des aurores ») ; le paysage, principalement photographique (« Abes Fabes Kartoflyabes »), un paysage tentant de se défaire de siècles de représentation artistique et de percevoir l’imperceptible ou encore la pratique artistique (« mon chien mon avenir »). Un collage hétérogène, signe d’une jeune création foisonnante et vivifiante, ouverte et pleine de vitalité malgré un contexte mortifère et caractérisé par la perte : perte de libertés, perte de mouvements, appauvrissement des relations aux autres, appauvrissement intellectuel, privation d’accès aux œuvres du passé….Certes, tous les éléments de ce collage ne m’ont pas convaincue, aussi ne retiendrai-je que les œuvres ou les propositions les plus abouties, celles chargées non seulement d’un concept intéressant mais d’une véritable qualité plastique, esthétique, sinon poétique.

Dans une atmosphère singulière filtrée par le revival gothique contemporain depuis le XIXe siècle jusqu’à une certaine culture post-punk (Léonard M., « au sommet du Mont Royal », 2019), ponctuée de tours crénelées (dont une intéressante pièce d’Apollinaria Broche, « the shadow castle », 2020, réalisée en céramique émaillée et étonnamment mise à plat, dépourvue de toute élévation) de monstres (le « Golem », 2020, de Yulong Song), de chevaliers et d’armures (Joseph de Lapaillone, « cavalier Tonnerre », 2020), de croix et de chandeliers, « à la recherche de toujours » interroge l’imaginaire collectif du Moyen-âge, âge sombre et fantasmatique mais quelque peu libérateur dès lors qu’on relativise les progrès humains de l’époque moderne, âge de la Renaissance et des Lumières mais non sans violences et dominations. S’y distingue particulièrement une pièce de Théophile Stern, « permis de construire 2023 », 2019, dentelle de plâtre sur de fines tiges d’acier dont la légèreté, l’élégance, la complexité et le crescendo formels évoquent immédiatement l’architecture ascensionnelle des voûtes gothiques ; tandis que d’autres pièces s’inspirent et renouvellent des techniques médiévales avec une certaine dextérité : un coffret de résine rappelant les bas-reliefs en ivoire sculpté, une peinture acrylique sur tissu, les tentures médiévales…

Victoire Mangez et Juliette Green, commissaires des « Eaux d’artifice », s’intéressent quant à elles à un élément singulier de la modernité, le caractère de plus en plus ornemental de l’eau, des étuves de la fin du Moyen-Age (Dürer, « le bain des hommes », 1496 ; Beham, « la fontaine de Jouvence », XVIe siècle), bientôt condamnées au profit de la « toilette sèche » car trop propices à la luxure et à l’érotisme -ce que nous rappelle un admirable dessin de Hallé, « Bethsabée au bain »- jusqu’aux fontaines élaborées, chargées de références mythologiques, de Versailles auxquelles fait écho un dessin à quatre mains des commissaires d’une douce ironie. L’exposition, centrée sur le film expérimental réalisé par Kenneth Anger dans les jardins de la Villa d’Este à Tivoli, après la 2e guerre mondiale, réunit une admirable sélection de dessins et d’estampes de maîtres parmi lesquels Dürer, Altdorfer, Piranèse, le Brun, Hallé. Un dialogue s’établit entre ces œuvres de grande qualité et les jets d’eau filmés par Anger au rythme de l’une des saisons de Vivaldi et des pas d’une princesse solitaire cheminant dans les jardins de Tivoli et se confondant peu à peu avec l’élément. L’esprit s’évade enfin loin de tout confinement, de tout geste barrière, de toute peur virale, de tout ce vocabulaire désormais abject qui envahit notre quotidien depuis un an pour apprécier la beauté d’un trait, le clair-obscur inquiétant et profond d’une gravure de Piranèse de la villa d’Este avec ses jardins ponctués de statues et aux frondaisons abondantes.

« Des feux comme des aurores » réunit, sous l’égide d’Esteban Neveu Ponce, un ensemble de sculptures recelant une force contenue et interrogeant le devenir de la forme, son indétermination, son mouvement vers l’accomplissement. Une évocation remarquable du processus de création, du chaos initial de la matière à l’émergence de la forme. Sont ainsi mis en dialogue des pièces de Florentine Charon (« Orée vive », 2019), Esteban Neveu Ponce (« spirale », 2021, « l’onde », 2017), Julien Prévieux (« anthologie des regards »), Fabien Ducrot (« Knot Theory » 2015 et 2016), Philipp Röcker (« la main devient argile, qui obscurcit la lumière, qui enlace la nuit », 2019), Tristan Ulysses Hutgens (« black piece out of pieces », 2017)…Des œuvres à l’esthétique épurée riches d’une étonnante présence dans l’espace d’exposition, qu’elles se dressent, frontales mais ouvertes, dynamiques, élancées, face à nous telles « Orée vive » de Florentine Charon ou « Spirale » d’Esteban Neveu Ponce, qu’elles se développent au sol (« l’onde »), jouant avec le vide, l’espace alentours, ainsi qu’avec les forces qui l’animent (mouvement, gravité, temps…). Les pièces de Ducrot, Röcker et Hutgens transcendent quant à elle la matière, s’efforçant de lui insuffler une certaine énergie vitale, une souplesse, une transparence ou encore la trace de la main qui modèle et donne forme, la marque du processus d’assemblage et de création, des différentes expérimentations à l’œuvre jusqu’à l’émergence de la forme.

Si les deux dernières propositions présentées à l’étage m’ont laissé plus dubitative, en particulier « mon chien mon avenir », censée travailler la thématique du geste artistique, j’ai néanmoins noté quelques pièces de qualité dans « Abes Fabes Kartoflyabes », réflexion sur le paysage photographique et sa capacité, une fois détaché de la culture picturale qui l’imprègne, à révéler l’imperceptible, notamment dans les vastes paysages enneigés d’Eugénie Touze. On a hâte de voir les prochains actes…

Kenneth Anger, Eaux d’artifice, 1953

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Author: Instant artistique

Conservateur de bibliothèque. Diplômée en Histoire et histoire de l'art à l'Université Paris I et Paris IV Panthéon-Sorbonne. Classes Préparatoires Chartes, École du Patrimoine, Agrégation Histoire. Auteur des textes et de l'essentiel des photographies de l'Instant artistique, regard personnel, documenté et passionné sur l'Art, son Histoire, ses actualités.

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