GALERIE ET LIBRAIRIE MARIAN GOODMAN, Paris, Mai – Juillet 2019

Le sac de couchage, tel est le matériau prioritairement investi par Annette Messager dans l’exposition que lui consacre la galerie Marian Goodman, « Sleepings Songs ». Des sacs de couchage, couettes et doudounes à capuches aux couleurs soigneusement choisies (bronze, rouge sombre, noir, gris, bleu nuit) dont l’artiste parvient à extraire une étonnante expressivité, notant par ailleurs leur polyvalence : « ils peuvent évoquer le sommeil, les rêves ou cauchemars, l’amour, la sexualité ou l’isolement ». Sur les murs, l’artiste place ça et là ses sculptures molles des plus éloquentes sinon inquiétantes, aux allures de chauve-souris, de cœur, d’épouvantail crucifié, de croix de saint André, de polyptyque…Des formes qui, si elles révèlent en creux l’absence de corps, se révèlent ponctuées de mains humaines, noires, émergeant des plis et béances du tissu. Des mains qui parfois s’effleurent ou se mêlent, ouvrant la porte à toutes formes d’interprétations.
Au sous-sol de la galerie, c’est un matériau plus prosaïque encore que l’artiste détourne et déroule dans ses « 3 Pantins PQ », silhouettes fragiles et affaissées qui convoquent celles des sans-abris, des démunis dont l’existence ne tient guère qu’à la possession d’un sac de couchage et la dignité à un rouleau de papier toilette. L’installation fait face et écho à une admirable relecture du « Massacre des innocents » de Poussin, « Innocents-Help » (2017) constituée de filets, de fragments de corps, bras, mains, et d’un pantin allongé sur le sol. Le mot « innocents » se dessine en lettres manuscrites, noires et effilochées, parmi lesquelles détonne un o rouge et sanglant. Une œuvre particulièrement impressionnante, tableau meurtri, déchiré, entre délicatesse érotisée des matériaux et violence à l’état brut.
Le parcours s’achève sur une installation plus surprenante, quelque peu difficile à appréhender dans la pénombre. « Babylone noire, détruite », la « Petite Babylone », 2019 de Messager est constituée d’une multitude de petites pièces de couleur cendre posées à même le sol, quelque peu architecturées et balayées par des faisceaux mouvant de lumière, que parcourent quelques animaux contrastant par leur pelage coloré. La librairie de la galerie accueille parallèlement un remarquable ensemble de dessins à l’acrylique de l’artiste, entre Eros et Thanatos : un élégant squelette dont la colonne vertébrale prend la forme d’un cœur, un cercueil érotisé par la poitrine généreuse d’un corps féminin, les parties d’un sexe masculin remplacées par deux crânes grimaçants, deux visages enveloppés par le chaud liquide qui s’échappe d’une théière et se défaisant dans une nuée de mots « love me or leave me » en forme de queue de tornade, une silhouette noire évoquant le marcheur de Giacometti confrontée à une forme de pantin rouge sang…Le trait est toujours très épuré et incroyablement incisif, l’imaginaire, merveilleux d’inventivité, généreux et grinçant. A voir et revoir.












