
CITE DE L’ARCHITECTURE, Paris, Mars-Juillet 2018, Mai-Septembre 2018
JEU DE PAUME, Paris, Juin-Septembre 2018
Art et architecture au programme ce week-end.
Je ne suis guère amatrice d’expositions d’architecture, pas plus que d’expositions de livres, d’ailleurs, tant il est toujours délicat, austère et frustrant de rendre compte de la qualité d’un bâtiment par un plan et quelques maquettes, de même qu’il est difficile de rendre compte de l’importance d’un texte ou d’une édition en exposant deux pages d’un livre -exception faite des livres enluminés ou calligraphiés qui contiennent une qualité esthétique manifeste ou des pages de titres des livres anciens parfois exemplaires de l’art de la gravure du temps-. Par ailleurs, le vaste palais de Chaillot se prête assez peu à ces expositions plus scripturaires que visuelles tant l’espace est contraignant et sombre.

Moholy Nagy, sans titre 1925 
Bibliothèque de Viipuri
Néanmoins, l’exposition consacrée actuellement à l’architecte et designer finlandais Alvar Aalto n’est pas sans intérêt, sans doute du fait de l’influence de l’art sur ce-dernier, ses liens avec des artistes d’avant-garde tels que Moholy-Nagy, Calder, Arp, Léger, ses remarquables reliefs en bois et études de matériau non sans analogies avec les sculptures organiques d’Arp, son rapport étroit et novateur aux formes naturelles et organiques, son désir de lier fonctionnalisme et humanisme, sa quête d’harmonie de l’ensemble des éléments participant du bâti : volumes, matériaux, lumière, acoustique, textures, mobilier (quelques exemples de fauteuils emblématiques, le vase Savoy) et aboutissant à une pensée urbanistique dont quelques programmes témoignent tel que le remarquable projet d’aménagement urbain de Säynätsalo. Une belle série de photographies –commandée pour l’exposition- d’Armin Linke projette par ailleurs un regard contemporain sur les réalisations de l’architecte.
A noter également une exposition sur le bouleversement de l’enseignement de l’architecture dans les années 1960 (« Mai 68, l’architecture aussi !») avec sa séparation d’avec l’école des beaux-arts et la naissance des unités pédagogiques d’architecture autonomes puis des écoles d’architecture parisiennes et provinciales. Une critique de l’héritage paternaliste des beaux-arts, des réalisations architecturales standardisées de la période de la Reconstruction au profit d’une démarche censée privilégier la qualité, d’une profession souhaitant s’écarter de l’artiste au profit de l’intellectuel. De quoi s’interroger toutefois sur l’impact paradoxal de cette réforme de Malraux…

Bronx floor Boston road 1973 
conical intersect 1975
On connait bien, pour les voir régulièrement exposées (la dernière fois c’était au musée Rodin dans le cadre de l’exposition « entre sculpture et photographie », en 2016, https://www.facebook.com/instantartistique/posts/262877100712711), les interventions de Gordon Matta-Clark sur des bâtiments désaffectés, entre performance, relecture de l’architecture, vidéo et photographie, la plus célèbre en France étant sans doute le « conical intersect » réalisé au moment de la construction du centre Pompidou sur deux immeubles voisins du XVIIe siècle détruits à l’occasion du réaménagement du plateau Beaubourg et fonctionnant comme une lentille condensant plusieurs temporalités, le passé des immeubles désaffectés, le présent de la rue, l’avenir de l’architecture de Renzo Piano et Richard Rodgers en construction. Mais c’est une rétrospective beaucoup plus exhaustive de son œuvre que propose actuellement le Jeu de Paume, une exposition qui permet de mieux comprendre la notion d’ « anarchitecture » théorisée par Robin Evans en 1970 et reprise par Matta Clark au sein d’un groupe homonyme entendant subvertir l’architecture traditionnelle.
Diplômé d’architecture en 1968, Matta Clark engage d’emblée une série d’œuvres et d’actions à New York perturbant les fondements mêmes de sa discipline en se plaçant entre création et destruction. Il réalise ainsi, en 1972-1973 ses premières découpes architecturales sur des immeubles abandonnés du Bronx (« Bronx Floors », 1972-73, « Day’s end », 1975), découpes qu’il poursuivra à Paris en 1975. L’exposition témoigne particulièrement de cette pratique à travers un ensemble de photographies et de vidéos documentant les interventions de l’artiste.
Pour moi, un bâtiment est quelque chose qui a sa propre existence et qui est éperdument beau en soi, mais aussi qui exige ou appelle un certain type d’extension.
Le mur semble le fasciner, qu’il le troue ou se le réapproprie par l’aquarelle, le découpe et l’expose comme un fragment de mémoire couvert des traces d’un vécu, des murs intérieurs devenant extérieurs par le jeu de la destruction. « Walls » (1972) ouvre ainsi le parcours par une remarquable série photographique qui aboutit à l’installation « Wallspaper » ainsi qu’à un livre d’artiste. Matta-Clark s’intéresse bien entendu également au mur de Berlin, où il tente une action, et au graffiti qui commence à investir par l’écriture les murs et métros new-yorkais (« Graffiti », 1972-1973). Il les photographie et les colorise (photoglyphes) pour les exposer dans la rue et laisse aux mains des graffeurs un camion dont il met ensuite les fragments découpés au chalumeau en vente.
C’est toutefois le travail réalisé dans les sous-sols de Paris en 1977 qui m’a semblé le plus intéressant du parcours, parce que méconnu et d’une grande qualité esthétique. Cette idée de faire descendre l’art dans les bas-fonds donne naissance à de remarquables collages photographiques, des montages d’images superposées verticalement comme une coupe à vif de la ville et donnant lieu à des rapprochements visuels d’une grande force, tels que les fûts de bouteille d’une cave et les murs de crânes des catacombes. L’artiste reprendra cette pratique à la galerie Yvon Lambert, en 1977, pour rendre hommage à son frère défenestré (« descending steps for Batan »). Dommage néanmoins que la surcharge de verres gêne considérablement la perception des œuvres.
Avoir également au Jeu de Paume une belle et surprenante vidéo-installation de Daphné le Sergent, surprenante en ce qu’elle divise l’espace vidéo matériellement, contraignant fortement le regard du spectateur, pour développer une réflexion sur le flux d’informations, la surcharge d’images, en provenance d’Internet, que nous recevons quotidiennement et qui, selon l’artiste, nous morcellent. Il est vrai que le concept de séparation, qu’il s’agisse d’une frontière ou d’une division interne, est à l’œuvre dans le travail dans la coréenne.
Enfin, l’artiste marocain Bouchra Khalili déploie dans « blackboard », à travers des installations filmiques et photographiques, une réflexion socio-politique sur les modes de résistance face à l’arbitraire du pouvoir. Un travail marqué par l’influence de l’histoire du cinéma, une belle maîtrise des procédés cinématographiques et une forte narrativité, la place de la parole comme mode d’émancipation, la figure de l’immigrant et l’expérience migratoire, la citoyenneté, la question du travail. J’ai retenu particulièrement les séries photographiques « Foreign office » (2015) consacrée à des lieux des mouvements de libération en Algérie dans les années 1960-70 et plus encore « The wet feet series » (Floride, 2012), qui témoigne du passage des migrants cubains dans des containers usés, pour leur qualité esthétique, leur puissance métonymique et évocatrice.



































