Art minimal au féminin

GALERIE ROPAC, Pantin, 5 juin – 25 juillet 2020

Après Monumental Minimal et une exposition monographique consacrée à Donald Judd l’an dernier, la galerie Thaddaeus Ropac poursuit sa « défense et illustration » de l’art minimal et de ses épigones avec une remarquable exposition collective consacrée à l’impact et au dépassement de l’esthétique minimale par une petite quinzaine d’artistes femmes, isolées ou relevant de différents courants : art concret (Lolo Soldevilla, Shizuko Yoshikawa), Abstraction-Création etc. « Dimensions of Reality: Female Minimal », loin de se limiter au continent nord-américain comme l’art minimal historique, témoigne par ailleurs de l’impact du mouvement tant en Amérique du Sud qu’en Europe. Ma sélection…

Parmi la diversité des propositions réunies au sein du parcours, je retiendrai prioritairement un travail qui m’avait déjà particulièrement touché l’an dernier, lors de la présentation sur le site parisien de la même galerie de l’installation « Beaver’s trap ». Artiste new-yorkaise, longtemps dans l’ombre de son mari Carl Andre, Rosemarie Castoro imagine cette installation en 1977, se mettant en scène, accroupie dans cet enclos constitué de 42 éléments de bois brut taillés en pointe et de hauteur croissante disposés verticalement et dessinant au sol la forme d’un carré, entre équilibre et menace de vacillement. L’œuvre évoque par son titre (« beaver » renvoyant en argot au sexe féminin et littéralement au nom de l’artiste) un piège érotique qui, par ses proportions notamment, se confronte au corps du spectateur et témoigne de la tendance de Castoro à subvertir, par ses sous-entendus, sa poésie, sa dimension performative et subjective etc. l’art minimal de l’intérieur. Présentée pour la première fois depuis 1978, « Forest of Threes », met en relation l’intérêt de l’artiste –qui a fait des études de danse et dont les œuvres peuvent être interprétées comme des « conteneurs » et des expressions de son propre corps, des extensions de ses gestes dans l’espace-, pour la chorégraphie avec une forêt abstraite et fragile. On y retrouve par ailleurs une constante de son œuvre : le rapport à l’espace, un espace qu’elle occupe, où elle se situe, où elle se mesure, tout en étant sans cesse en mouvement, en action.

Do all my problems center around space? At one time –time was my problem. Now, space. I want to carve space. I am carving space.

Paysage ponctué de groupes de trois branches récupérées et retravaillées avec intensité et sensibilité par l’artiste, montantes ou descendantes, comme suspendues dans l’espace, « Forest of Threes » évoque le haut et le bas, le ciel et la terre, la structure et l’expression, le plein et le vide, le rationnel et le subconscient….et nous renvoie singulièrement à nous-mêmes.

Reconstituée spécialement pour l’exposition, une peinture murale monumentale de l’artiste nippo-brésilienne Lydia Okumura, initialement réalisée en Colombie pour la Biennale de Medellin en 1981, déconstruit et reconfigure l’espace environnant. « Untitled II et III », œuvre entre bi-dimensionnalité et tri-dimensionnalité réalisée à partir de peinture et de ficelle de coton, développe des compositions géométriques abstraites dans un espace tridimensionnel, à partir des murs et du sol. L’artiste, marquée par le concrétisme, l’art conceptuel, le minimal art ainsi que la calligraphie paternelle et une sensibilité lyrique, explore l’abstraction géométrique, la dynamique de la ligne, du plan et de l’ombre, en perturbant notre perception de l’espace par le jeu de matériaux simples : la ficelle, la peinture. ‘I do not try to make space something it is not, but to reaffirm it and to expand its possibilities’. “Cube 1, 2, 3”, 1984, suspension faite d’un treillis métallique en acier inoxydable présentée initialement dans une exposition essentielle de l’artiste au Museu de Arte Moderna (MAM) à São Paulo, révèle un recours nouveau au matériau industriel afin de trouver de nouveaux modes pour élargir les possibilités spatiales par l’abstraction géométrique. Une installation tout à la fois ouverte et impénétrable, légère et quelque peu dramatique.

Kazuko Miyamoto, untitled, 1978

Première assistante de Sol Lewitt, l’artiste nippo-américaine Kazuko Miyamoto commence à créer des installations, peintures et dessins dans un vocabulaire minimaliste dans les années 1970. « Untitled », 1978, développe une forme abstraite, concave, protectrice, qui s’échappe du plan par la tension de fils de coton par des clous entre le mur et le sol, selon des angles parallèles, horizontaux et obliques, et de densité variable à l’origine d’une sorte d’une perturbation optique. Une forme entre dureté et douceur, durabilité et éphémère, austérité et sensualité, qui perturbe la rigidité de la grille minimale en usant notamment d’éléments faits à la main, irréguliers, imprécis et intimes voire organiques et en créant des installations répondant à un espace donné. Toutefois, dans l’esprit de l’art minimal, Miyamoto intègre l’espace d’exposition et le spectateur à l’œuvre, dessinant en trois dimensions, dans l’espace, et à l’échelle humaine.

Maria Lai, spazio e telaio, 1971

Isolée des mouvements artistiques de son époque quoique marquée par l’Arte Povera, pionnière de l’art relationnel, l’artiste sarde Maria Lai mêle avec dextérité la technique traditionnelle du tissage avec des éléments hérités du constructivisme, tout en nourrissant son œuvre des légendes, traditions, archétypes et matériaux de son pays. On relèvera un très beau « telaio », réalisé à partir du métier à tisser traditionnel sarde, au fil du parcours.

A noter enfin les sculptures en métal de la polonaise Magdalena Więcek et de la colombienne Feliza Bursztyn, formée auprès d’Ossip Zadkine dans les années 1950 et dont le travail est investi d’une dimension politique ; ou encore l’intéressant relief, 1968, de la new-yorkaise Mary Miss, artiste connue pour ses expérimentations dans le domaine de l’art public, aux frontières en architecture et paysage tout en intégrant une dimension environnementale et sociale.

Facebookrss
Facebookmail

Author: Instant artistique

Conservateur de bibliothèque. Diplômée en Histoire et histoire de l'art à l'Université Paris I et Paris IV Panthéon-Sorbonne. Classes Préparatoires Chartes, École du Patrimoine, Agrégation Histoire. Auteur des textes et de l'essentiel des photographies de l'Instant artistique, regard personnel, documenté et passionné sur l'Art, son Histoire, ses actualités.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *