GRAND PALAIS, Paris, 4 – 7 avril 2019
L’Amérique latine était à l’honneur en cette nouvelle édition d’Art Paris, avec un gros coup de cœur pour le stand de la galerie Un-spaced dédié à l’artiste brésilien Tulio Pinto. Celui-ci présente des pièces entre sculpture et installation, des oxymores mêlant le verre et le métal ou le béton, fragilité et solidité, transparence et opacité, des matériaux quelque peu antinomiques qu’il contraint à cohabiter ou à s’imbriquer d’un geste radical et en usant de forces physiques combinées à la gravité. Des œuvres toute en tension, placées dans un équilibre précaire sans aucun artifice et non sans évoquer certaines constructions architecturales ou l’épure minimale. Des métaphores des équilibres précaires qui régissent le monde ou les relations humaines. Dans « Nadir#8 », l’artiste pose une plaque de verre sur un escalier en acier tendus par des câbles de textile et des roches. Les différentes pièces composant l’installation sont simplement posées au sol et placées sous tension, sans aucune attache ni soudure. Dans les pièces de la série « Cumplicidad i vectorais », les empreintes de barres de métal ou de marbre noir qui plaqueront la sculpture par pression au mur, sont marquées dans le verre soufflé encore chaud. Des œuvres tout à la fois épurées et sensibles, d’une grande poésie, mais sur lesquelles plane une inquiétude sourde.
La peur me stimule et me défie. Cela me fascine comme un abîme. Je dois aller au bord et regarder vers le bas pour voir à quel point c’est risqué et profond. L’abîme apparaît lorsque le matériau montre son potentiel, qui est parfois inconnu, et nous ne le découvrons que lorsque nous utilisons le matériau d’une manière différente, créant ainsi une tangente, un espace pour l’imprévu.
Artiste chilienne, Sandra Vasquez de la Horra investit le stand de la galerie Wooson de ses singuliers dessins au graphite trempés dans la cire, technique qui leur donne un aspect terni et une certaine densité de matière. Sur les murs, un accrochage précis les réunit en une installation efficace et brutale : des scènes brutes, esquissées au travers de silhouettes désincarnées, déclinant les thèmes universaux qui traversent l’œuvre de l’artiste : la mort, l’amour, la sexualité, l’altérité, la violence.
La galerie Mordoch présente quelques pièces de l’artiste d’origine argentine Laura Nillni, remarquable découverte Art-Paris 2018 (https://www.facebook.com/instantartistique/posts/599073330426418)
Autre focus de cette édition 2019 : une sélection proposée par l’association Aware – Archives of Women artists research and exhibitions, regard sur la création féminine en France depuis l’après-guerre. La galerie Univer propose un admirable ensemble de pièces de Marinette Cueco faites de tissages végétaux. Des pièces d’une étonnante poésie dans leur fragilité et leur épure, jouant avec les pleins et les vides, les variations d’une pièce à l’autre, les irrégularités et la forme géométrique de base, le carré, qui leur donne leur cohérence.

Bergman Anna-Eva_galerie Poggi 
Ristelhueber Sophie_galerie Poggi 
Molnar Vera_Oniris
Jérôme Poggi met en dialogue deux artistes récemment exposées dans sa galerie rue de Beaubourg, Anna Eva Bergman et ses œuvres abstraites –quoique marquées par le paysage scandinave- d’une grande intensité par le recours à des formes abstraites traitées à la feuille d’argent ou d’or, et la photographe Sophie Ristelhueber qui poursuit ses recherches sur les cicatrices du territoire (https://www.facebook.com/instantartistique/posts/839578773042538).
L’artiste hongroise Vera Molnar était également bien représentée dans cette édition, tout particulièrement par la galerie Oniris. Pionnière dans l’intégration du numérique dans le processus créatif, dès 1968, elle réalise des œuvres abstraites en travaillant sur le déplacement et la transformation de la forme. En dépit de sa prédilection pour les formes géométriques et la liberté qu’elles autorisent, l’artiste propose dans l’une de ses séries un bel hommage à Cézanne et à sa Ste Victoire.
Par-delà la disponibilité des artistes et des galeristes dans cette foire, j’ai relevé quelques touches souriantes un peu en rupture avec l’éternel white cube contemporain : un artiste en plein travail, les vastes toiles abstraites de Béatrice Casadesus, galerie Dutko, accrochées dans une atmosphère d’atelier avec tablier, escabeau maculés de peinture et pots de peinture acrylique, autre choix Aware. L’artiste a délaissé la sculpture de ses débuts pour une peinture lente et minutieuse faite de points et réalisée à l’aide de bandes de bullpack trempées dans la peinture, la toile étant ensuite vaporisée d’eau pour faire naître des coulures structurantes. Une échappée vers l’infini. Un processus qui rappelle paradoxalement celui de « l’éloge de la vitesse », de l’artiste origine allemande Sascha Nordmeyer, galerie Slotine, travail sériel fondé sur des protocoles, la découpe du matériau par l’acide, entre cinétisme et design.
Du côté de la photographie, la galerie romaine Matèria propose un remarquable ensemble de pièces, photographies et sculptures, de Giulia Marchi, « Fundamental », inspiré de la pensée de l’architecte Rem Koolhaas sur l’espace, l’architecture comme art du sublime, les espaces abandonnés. La série photographique, caractérisée par un large encadrement blanc –une surface encore inoccupée- et représentant des objets récupérés (cartons, cordes, papier d’emballage…) a été réalisée dans le musée inachevé de Rimini et est présentée avec des plâtres qui lui font écho et déclinent des formes élémentaires, fondamentales : cube, sphère, parallélépipèdes…
La galerie les filles du Calvaire met en dialogue « espace second », série photographique également en rapport étroit avec l’architecture, de Corinne Mercadier et des céramiques de Zhuo Qi. Une série narrative, qui met en scène une femme dans des espaces de rêve, reflets d’une grandeur passée ou d’une simplicité mêlée de mystère par les jeux d’ombres et de lumières. Enfin, le photographe et cinéaste Mikiya Takimoto est à l’honneur galerie Clémentine de la Ferronière. Des séries photographiques épurées, quasiment picturales, et étonnamment diverses, nées de protocoles complexes et parfois réalisées parfois dans des conditions extrêmes dont témoignent la très belle série « grain of light », 2013 ou « land space », 2010.

Milak Radenko_l’agence a Paris 
Gao Xingjian_galerie Claude Bernard 
Fung Raymond_Bosco Hong
Parmi les solo shows de grande qualité, outre ceux déjà signalés, j’ai relevé le travail de Milak Radenko, pavillon bosniaque de la dernière biennale de Venise, à l’agence à Paris. Des œuvres d’une grande densité, aquarelles abondamment pigmentées de noir, travaillant une mémoire violente et sombre tout en se nourrissant d’histoire de l’art (une grande pièce s’inspire de Brueghel, d’autres relèvent de la série « University of disaster). Gao Xingjian investit avec maestria le stand de la galerie Claude Bernard d’œuvres sombres et intenses, où l’homme semble se perdre dans une nature sublime, brumeuse, solitaire, minuscule au bord d’un « ravin ». Li Chevalier présente une série de toiles (Raibaudi Wang gallery) témoignant de sa quête très personnelle -et quelque peu à rebours de tout un pan, pop, de l’art contemporain chinois- d’une esthétique orientale faite d’épure, revisitant la tradition de l’encre. Les encres de l’architecte Raymond Fung investissent quant à elles Bosco Hong, autre relecture de la tradition picturale chinoise. Enfin, on ne peut guère esquiver l’étonnant solo show d’Isabelle Plat, galerie Mouchet, qui inscrit la peinture dans des vêtements ouverts -sculptures d’usage- et comme appelant à être investis par un corps. Malgré la teinte d’humour et de légèreté qui perce dans ses œuvres, elles recèlent généralement un message politique et féministe.
A noter par ailleurs la présence de jeunes artistes issues des beaux-arts telles que la sculpteur India Leire et son biomorphisme végétal ou animal, LN galerie ou Christelle Tea et ses dessins attentifs. Ou encore un magnifique Soulages (Opera Gallery) et quelques propositions stimulantes ça et là telles que les œuvres tout à la fois simples et complexes d’Antonello Viola, nées d’un processus d’accumulation de strates et d’effacement, qui sondent notre rapport à l’espace et offrent une relecture du monochrome.
























