Peut-être la première sculpture a-t-elle été le constat humain du fait que les gens mouraient, et que cette réalisation de la mort ne laissait qu’une trace. Pour moi, il y a toujours quelque chose d’une tombe dans chaque sculpture. Mais ce n’est pas triste […]. ca n’a rien à voir avec l’optimisme ou le pessimisme, c’est la nature de la réalité.
Carl Andre
MUSEE D’ART MODERNE DE LA VILLE DE PARIS, Octobre 2016-Février 2017

Le musée d’art moderne de la ville de Paris rend hommage à l’un des protagonistes majeurs du minimalisme : l’américain Carl Andre. S’y déploie un ensemble d’oeuvres d’une grande cohérence, des petites sculptures des débuts, lorsque l’artiste ne disposait pas encore d’atelier pour s’essayer à une certaine monumentalité, aux grandes « installations » au sol ultérieures.
La première déclaration d’intention au sujet de l’art minimal est probablement l’hommage rendu par Carl Andre au peintre Frank Stella en 1959, dans « Preface to stripe painting », où l’auteur loue la réduction de la peinture par Stella à ses composants formels et dont il s’inspirera par l’emploi de formes répétées régulièrement. Carl Andre considère de façon novatrice ses sculptures comme forme, puis comme structure et enfin comme lieu, espace à parcourir. Il s’agit d’un bouleversement profond du rapport à l’oeuvre. Le spectateur l’expérimente désormais en fonction de l’espace dans lequel elle est présentée et participe tout comme ce-dernier de cette oeuvre, interagit avec elle, parfois appelé à marcher sur une pièce qui ne présente plus ainsi aucun axe, aucune hiérarchie ni point de vue privilégié.

Carl Andre, Pyramid, Lever 
Carl Andre, plains
A la sculpture-forme se rattache encore « Pyramid », présentée dans l’exposition, assemblage de pièces identiques de bois préfabriquées qui évoque la « colonne sans fin » de Brancusi, tandis que « Lever » se rattache à la sculpture-lieu, la perception de l’oeuvre -une brique ou un alignement de briques- changeant avec le placement du visiteur. La question du volume interroge également l’artiste, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de l’annihiler en réalisant des sculptures « aussi plates que l’eau », horizontales, telles que « Sans-Lime instar » ou encore les « plains », mettant ainsi à mal une des caractéristiques fondamentales de la sculpture, la verticalité.
A l’inverse d’autres protagonistes majeurs de l’art minimal tels que Dan Flavin et Donald Judd, Carl Andre n’évolua pas de la peinture à « l’espace réel » suite à une certaine radicalisation : il se pose d’emblée comme sculpteur. Ses oeuvres témoignent d’un « matérialisme » prononcé. Elles se caractérisent par l’usage de matériaux préfabriqués, la disposition d’éléments identiques et séparés, le recours à des formes élémentaires simples. De fait, les matériaux sont toujours incroyablement bruts, standardisés, épurés et empruntés au monde industriel : pièces de bois, briques, plaques de métal, matériaux de construction ou de récupération.
La répétition, la sérialité, occupent une place importante dans son oeuvre, répétition que l’on retrouve dans son écriture poétique à laquelle une salle est consacrée : les éléments du langage, l’espacement entre les lettres, l’aspect formel et visuel semblent l’emporter sur une quelconque dimension littéraire. Le rapport à l’espace est également crucial chez Carl Andre, la disposition de certaines de ses sculptures changeant d’ailleurs avec chaque nouveau lieu d’exposition, telles que les « ribbons » présentables en spirale ou dépliés.
Carl Andre bouleverse la sculpture traditionnelle en évoluant de l’assemblage direct de pièces de bois non traitées, à « l’écrasement » du solide, l’abolition du volume, la suppression de la forme humaine comme référent, le rejet du point de vue frontal traditionnel. Il rompt ainsi avec des traits majeurs de la sculpture traditionnelle : verticalité, volume, hiérarchisation, sublimation du matériau par les techniques traditionnelles de sculpture. Toutefois, l’implication directe de la présence, de la solidité, de la matérialité dans son œuvre induit une négation aussi bien qu’une réactivation du sculptural.
Ainsi, ses pièces de métal au sol peuvent être pensées comme le socle d’une sculpture absente que seule la présence du spectateur peut remplir et qui modifient sa perception de l’espace. Elles induisent une approche à la fois sensible, visuelle et temporelle. C’est selon Philippe Vergne ce qu’entend Carl Andre lorsqu’il parle de « sculpture comme lieu », le lieu étant un espace dont on fait l’expérience dans le temps. L’exposition présente un bel ensemble de pièces : des assemblages d’unités de bois tels que « pyramid », ou « redan » ; des œuvres en briques telles que « Lever », « sculpture comme route » le long de laquelle on est appelé à cheminer ; des pièces de métal, dont les fameux « plains » qui modifient la perception de l’espace d’exposition et sur lesquelles on marche, ou bien les « ribbons », sculptures malléables ; des œuvres en béton dont la remarquable installation « Lament for the children », blocs de béton régulièrement disposés, aux allures indéniablement funèbres etc.
http://www.bnf.fr/…/anx…/a.biblio_minimalisme.html
L’occasion de prendre connaissance de l’exposition consacrée à Bernard Buffet par le même musée, tentative de réhabilitation d’un artiste particulièrement discuté, considéré par ses délateurs comme un « artiste commercial », répétitif…Il est clair que le style de Buffet est d’emblée identifiable : des traits et membres anguleux, des corps allongés, une certaine pauvreté, un traitement dénué d’ombre et de profondeur.., qu’on lui applique le qualificatif de gothique ou de punk. Les grandes séries consacrées à Dante ou à Verne dénotent par ailleurs un intérêt pour le maintien de la narration dans la peinture.
L’évolution principale concerne la matière, fine et légère au début, plus épaisse et laissant visible la touche du peintre par la suite. Le rapprochement de cette dernière période avec la « bad painting » me semble assez légitime –et ce n’est pas à l’avantage du peintre- si l’on songe aux ensembles consacrés aux oiseaux, aux écorchés ou aux horreurs de la guerre, qui frisent le kitch. Un art plutôt inclassable mais qui n’en fait clairement pas le successeur de Picasso comme d’aucuns ont pu l’évoquer dans les années 1950.





































