De la nécessité de l’Art – 16e jour – Dürer

Albrecht Dürer, Christ among the Doctors_Thyssen and studies_Dürer, Albertina, 27 décembre 2019

S’il a particulièrement marqué l’histoire de l’art par son œuvre gravé et écrit (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1043173f/f7.image, etc.), Albrecht Dürer nous a également laissé de remarquables peintures ainsi que les premiers autoportraits indépendants de l’histoire de l’art. Je m’attacherai ce soir à l’une de ses toiles les plus impressionnantes à mes yeux, revue avec bonheur il y a quelques mois à Vienne à l’occasion d’une très belle exposition consacrée à l’œuvre dessiné de l’artiste, à l’Albertina, mais conservée au Musée Thyssen-Bornemisza de Madrid.

Dürer, Christ among the Doctors_Thyssen and studies_Dürer, Albertina, 27 décembre 2019

« Le Christ au milieu des docteurs » a été peint en 1506, pendant le second séjour italien de l’artiste, au cours duquel il peint également le très beau portrait d’une jeune dame vénitienne de Vienne (1505) dont le charme, détaillé sur un fond noir particulièrement efficace, fascine et s’insinue dans le moindre détail : les nuances dorées de la coiffure et de la robe au décolleté marqué, la légèreté ondulée des boucles qui dessinent les contours d’un visage aux traits fins et délicats, la douceur d’un regard sombre et rêveur, la sensualité de lèvres pulpeuses…. Le sujet du Christ au milieu des docteurs découle de l’Evangile selon st Luc, où il est fait état de la visite du jeune Christ au temple de Salomon à Jérusalem, où il débat avec des docteurs juifs :

41 Chaque année, les parents de Jésus se rendaient à Jérusalem pour la fête de la Pâque.42 Quand il eut douze ans, ils montèrent en pèlerinage suivant la coutume.43 À la fin de la fête, comme ils s’en retournaient, le jeune Jésus resta à Jérusalem à l’insu de ses parents. […]46 C’est au bout de trois jours qu’ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs de la Loi : il les écoutait et leur posait des questions,47 et tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses.48 En le voyant, ses parents furent frappés d’étonnement, et sa mère lui dit : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois comme ton père et moi, nous avons souffert en te cherchant ! »49 Il leur dit : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ?

L’artiste innove dans la représentation de la scène, ne la dépeignant pas dans le cadre architectural traditionnel du temple comme il le fit dans le panneau représentant la même scène du Polyptyque des Sept Douleurs, de Dresde, peint entre 1494-97, comme ses prédécesseurs Fra Angelico, Duccio, Giotto ou encore Pinturicchio. Il opte pour un plan très rapproché sur les visages des différents protagonistes représentés à mi-corps, les six docteurs faisant cercle autour du Christ. Le contraste est saisissant entre la beauté idéale du jeune Christ et les visages âgés, laids et quelque peu caricaturaux –peut-être marqués en cela par l’influence de Vinci voire de Jérôme Bosch (« le portement de Croix » de Gand est toutefois postérieur)- des docteurs. Ce contraste est exacerbé par le point de focalisation au centre de la toile, dans un plan médian, sur le visage et les mains du Christ et de l’un des docteurs -au volume et à la dynamique particulièrement étudiés- l’un argumentant calmement –comptant ses arguments sur ses doigts délicats comme il était d’usage lors des disputes théologiques-, le second, en citant les Écritures et en gesticulant de ses doigts noueux comme ses pairs, signe d’une pensée confuse.

Par-delà la focalisation sur un centre fortement symbolique, la composition est remarquablement équilibrée, sans toutefois basculer dans une symétrie rigoureuse à la Perugino. Les docteurs se répartissent autour du Christ par deux groupes de trois mais la symétrie des deux docteurs du 1er plan, relativement posés sinon impressionnés, est atténuée par la position dominante d’un docteur plus agressif placé quasiment de profil à la gauche du Christ, contrebalancée par la posture assez affirmée du docteur situé au 1er plan gauche. L’espace est entièrement constitué de têtes et de mains, ponctué de quelques livres, l’action étant exclusivement portée par le jeu des physionomies. Les docteurs à l’arrière-plan, de taille plus réduite pour exprimer une certaine profondeur et structurer l’espace, semblent hostiles mais en retrait du débat. « Le Christ au milieu des docteurs » de Dürer témoigne assurément des échanges entre le Nord et le Sud à la Renaissance, et particulièrement de l’influence de Giovanni Bellini sur Dürer –même si Panofsky considère l’œuvre plus gothique que renaissante (Panofsky, « la vie et l’art d’Albrecht Dürer », Hazan, 2012), ce qu’il développe en notant que les mains au centre de l’œuvre évoque plus « un entrelacement de racines […] que des mains humaines et que la composition n’est pas structurée par des unités plastiques bien définies mais par des « formes fragmentaires ».

La composition à mi-corps choisie par l’artiste a néanmoins de magistraux précédents renaissants tels que « la Présentation au temple » de Giovanni Bellini, inspiré lui-même par son beau-frère Andrea Mantegna et dont le st Siméon a quelque ressemblance avec l’un des docteurs. Elle se retrouve dans une autre toile vénitienne, la circoncision de Bartolomeo Veneto du Louvre, au format assez voisin de celui de la toile du peintre allemand. Par ailleurs, Cima da Conegliano a dépeint un « Christ au milieu des docteurs » (musée de Varsovie) en 1504 où il adopte des caractéristiques qui se retrouveront chez Dürer : les docteurs forment un demi-cercle autour d’un jeune Christ au centre qui les domine, la scène se focalise sur les personnages. Toutefois, l’effet produit est très différent de par la symétrie relativement monotone et la disposition des personnages sur un axe horizontal, tous à la même échelle. D’après une inscription, l’artiste a réalisé l’oeuvre en 5 jours, quoiqu’elle ait été soigneusement préparée par plusieurs études, en particulier une merveilleuse tête du jeune Christ de 1506 réalisée au pinceau sur papier bleu, extrêmement proche de la représentation picturale et une étude de ses doigts. La touche est fluide et légère, mais le travail du modelé, des traits et des détails est tout à fait remarquable.

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