De la nécessité de l’Art – 21e jour – Verrocchio

Verrocchio, l’incrédulité de st Thomas 1467 83_Vinci, Louvre, novembre 2019

Si le travail du bronze se révèle plus rare que celui du marbre à l’époque moderne (XV-XVIIIe) –à se demander si le fait qu’une grande part de la sculpture grecque soit connue par des copies romaines en marbre et que bien peu de bronzes originaux soient parvenus jusqu’à nous (tels que le Dieu du Cap Artémision ou l’Aurige de Delphes, tous deux du Ve siècle) n’a pas eu quelques incidences- quelques artistes nous ont néanmoins laissé de superbes fontes : Le Persée de Benvenuto Cellini (1545-54), le sacrifice d’Isaac de Ghiberti et Brunelleschi (1401), le David de Donatello (1430-32), le David (1472-75) et l’Incrédulité de st Thomas (1476-83) d’Andrea del Verrocchio…

C’est à ce-dernier que je me consacrerai ce soir : une figure majeure de la Renaissance florentine quelque peu effacée par ses élèves, Leonardo da Vinci et Sandro Botticelli, et dont les sculptures se distinguent par leur exceptionnel dynamisme et leur expressivité. « L’Incrédulité de st Thomas », que j’ai eu tout d’abord le bonheur de voir au Bargello, l’an dernier, puis dans le cadre de l’exposition Vinci du Louvre, confrontée à des études de draperies de son élève, cette année, a été une révélation, quand le David de Donatello était une confirmation très attendue.

Le groupe sculpté de Verrocchio, créé pour une niche de l’Orsanmichele de Florence conçue à l’origine, par Donatello, pour une seule statue, est tout d’abord un tour de force technique. L’artiste y parvient, par une réduction d’échelle et la posture de st Thomas, placé sur la gauche, en dehors de la niche tandis que le Christ est à l’intérieur. Les visages idéalisés mais expressifs, d’une grande beauté, les cheveux bouclés, les drapés lourds et complexes des deux protagonistes –drapé majestueux du Christ, plus agité du saint- rappellent l’art de Lorenzo Ghiberti et Luca della Robbia.

D’après l’Evangile selon Jean, Thomas, seul apôtre n’ayant pas assisté au retour du Christ ressuscité, doute.

Thomas, l’un des Douze, appelé Didyme, n’était pas avec eux, lorsque vint Jésus. Les autres disciples lui dirent donc: « Nous avons vu le Seigneur! » Mais il leur dit: « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas. » Huit jours après, ses disciples étaient de nouveau à l’intérieur et Thomas avec eux. Jésus vient, les portes étant closes, et il se tint au milieu et dit: « Paix à vous. » Puis il dit à Thomas: « Porte ton doigt ici: voici mes mains; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant.

Le groupe de Verrocchio, probablement la 1r représentation sculptée du sujet, repose sur une diagonale, une dynamique allant du pied à la main droite de saint Thomas. Celui-ci, tourné vers le Christ, avance la main vers la plaie ouverte. Son épais drapé accentue son mouvement vers l’avant et vers le haut. Les deux personnages sont étroitement liés par la gestuelle, le Christ surplombant la tête du saint d’un geste de bénédiction sinon de baptême.

Verrocchio, le colleone, 1483 88_campo santi Giovanni e Paolo,Venise, août 2017

La seconde œuvre des plus impressionnantes de l’artiste est assurément la statue équestre du condottiere Bartolomeo Colleoni, commandé par la Sérénissime en 1479. La fonte sera toutefois réalisée après la mort de l’artiste. S’il s’inspire du Gattamelata de Donatello (Padoue) –avec en arrière-plan le Marc Aurèle équestre antique-, le Colleoni est plus avancé techniquement, la posture même du groupe (le sabot levé du cheval, le condottiere droit dans ses étriers, actif et vigoureux) nécessitant un délicat calcul d’équilibre. Il est par ailleurs plus imposant, regardant l’ennemi d’un violent contrapposto, et vêtu d’une armure contemporaine quand son précédent padouan était vêtu à l’antique. Là où le Gattamelata semble paré d’un calme, d’une dignité assez abstraite, le regard du Colleoni annonce la terribilità michelangelesque. Il émane de la statue –quoique son haut piédestal interdise une étude très précise- une force et une présence incomparables.

Un mot enfin sur le très beau David en bronze réalisé par Verrocchio (173-75), que l’on confrontera bien entendu à celui de Donatello, d’autant que tous deux sont des commandes des Médicis et que la jeunesse, la pose du héros, la projection angulaire du coude gauche et l’épée baissée sont des points de convergence. L’œuvre de Verrocchio, quoique remarquable, n’a toutefois pas la complexité, la sensualité et les implications psychologiques de son prédécesseur. Tandis que Donatello a audacieusement choisi de représenter son héros nu, le regard pensif, ne portant guère qu’un singulier chapeau qui lui confère un profil tout à fait admirable, le David de Verrocchio invite davantage à une contemplation frontale. Elégamment vêtu d’une armure de cuir soulignant une poitrine musclée à tunique courte et bottes hautes, il tient une courte épée dans une main, l’autre étant fermement appuyée sur sa hanche, confortant son regard victorieux.

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