De la nécessité de l’Art – 28e jour – Friedrich

Caspar David Friedrich, moine au bord de la mer, 1809

Au cours du 2e XVIIIe siècle, de nouvelles catégories esthétiques émergent -telles que le Sublime, défini par Diderot (« tout ce qui étonne l’âme, tout ce qui imprime un sentiment de terreur, conduit au sublime », salon de 1767), Kant (« plaisir mêlé d’effroi »), Burke (« tranquillité teintée de terreur », 1757)-, de nouvelles sensibilités s’expriment (Rousseau, Goethe…), annonçant le romantisme. Quoique certains philosophes des Lumières prennent quelque distance avec le catholicisme, la société demeure profondément imprégnée de religiosité et l’expression nouvelle du Moi, l’intérêt émergeant pour une nature sublime, lieu premier d’expression de l’infini -très éloignée de la nature idéalisée des XVIe et XVIIe siècles et privilégiant les éléments déchaînés, les chutes d’eau, les montagnes, la forêt, l’océan…-, recèlent souvent une foi bousculée par la période révolutionnaire ; un simple crucifix, les ruines d’un couvent, l’infini de la mer ou du ciel rappelant la présence du divin, de l’Absolu.

Artiste emblématique du romantisme en peinture, dont l’œuvre résonne particulièrement à mes yeux dans un monde au bord du gouffre, Caspar David Friedrich développe des paysages sublimes aux arbres dénudés, à la symbolique complexe et incitant à la méditation, caractérisés par une ligne précise et subtile, l’absence de perspective, la complexité des points de vue, le « floutage » de l’horizon, la présence mystérieuse de figures de dos qui facilitent toutefois l’identification entre le spectateur et l’artiste. Les brumes, l’obscurité, la peinture des lointains, l’absence de points d’ancrage latéraux, le choix de points de vue surélevés, une certaine monochromie et l’usage de contre-jours déréalisants…conduisent bien souvent dans ses toiles à une dilatation de l’espace qui déstabilise le spectateur, celui-ci expérimentant le sublime.

Heinrich von Kleist dit ainsi du « Moine au bord de la mer » de Friedrich, 1809 :

Je devins le moine, le tableau devint la dune, mais ce vers quoi devrait tendre mon regard nostalgique, la mer, était totalement absent. Il n’est rien de plus triste et de plus pénible qu’une pareille situation dans le monde : être la seule étincelle de vie dans l’immense empire de la mort.

Caspar David Friedrich, Cross in the Mountains (Tetschen Altar), 1808

Les romantiques, rejetant le néo-classicisme alors prégnant ainsi que la hiérarchie traditionnelle des genres, tendent à privilégier la peinture de paysage aux dépens de la peinture d’histoire. Le paysage semble de fait, pour Friedrich, le meilleur réceptacle de la subjectivité de l’artiste et de l’affirmation d’un sentiment universel, la conscience de l’infini et l’expérience du surnaturel nécessitant par ailleurs de trouver des formes non limitées. Par-delà la modernité de cette démarche, l’artiste entend de fait réinsuffler, à travers la nature et non plus la peinture religieuse traditionnelle, une Foi ébranlée. Il pousse l’audace jusqu’à peindre un paysage –certes ponctué d’un crucifix- en guise de tableau d’autel (« The Teschen Altar », 1808).

Caspar David Friedrich, The Wanderer above the Mists, 1817-18

Je m’attarderai sur l’un de ses chefs-d’œuvre : « Le voyageur contemplant une mer de nuages », 1817-1818 dépeint un homme solitaire, de dos, dans une nature alpine et sauvage, perdu dans la contemplation d’un paysage sublime et vaste, lointain indéfini, métaphorique. La toile repose sur un fort contraste lumineux entre le 1er plan sombre (l’homme dressé sur un éperon rocheux, dont le corps forme un axe vertical) et le plan lointain constitué d’un paysage clair et vaporeux, dénué de toute présence humaine, qui se déploie devant lui, créant une impression de vide pictural, de gouffre vertigineux, accentuée par l’absence de plans intermédiaires. Friedrich souligne le contraste entre un paysage infini et la petitesse de l’homme qui le contemple, rompant avec le paysage classique où la nature était dominée, ordonnée par l’homme. La solitude de l’homme, reflet du « mal du siècle » post-révolutionnaire, sentiment d’inadaptation au monde, se reflète dans le paysage, expression libre de la sensibilité, paysage intérieur, manifestation du Moi, plus que représentation de la nature.

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