De la nécessité de l’Art – 35e jour – Giorgione

Giorgione, les trois âges de l’homme, Palazzo Pitti, Firenze

Quoique l’identification du sujet soit toujours débattue, « les trois âges de l’homme » de Giorgione, 1500-1501 -titre conjoncturel dû à la disparité manifeste des âges des trois hommes évoquant la jeunesse, la maturité et la vieillesse-, est une œuvre tout à fait remarquable conservée au palais Pitti. Certains historiens de l’art y voient une leçon de musique –s’appuyant notamment sur l’inventaire de Gabriele Vendramin, collectionneur d’œuvres de Giorgione, Titien, Veronese, Raphaël,…qui évoque en 1567-69 le « quadro de man de Zorzon de Castelfranco tre testoni che canta » ou encore l’éducation d’un jeune homme, d’autres songent à plusieurs niveaux de signification. Une autre proposition fait de cette toile une peinture religieuse inspirée de l’évangile selon st Matthieu :

Et voici qu’un homme s’approcha et lui dit: « Maître, que dois-je faire de bon pour obtenir la vie éternelle? » Il lui dit: « Qu’as-tu à m’interroger sur ce qui est bon? Un seul est le Bon. Que si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements » « Lesquels? » Lui dit-il. Jésus reprit: « Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage, honore ton père et ta mère, et tu aimeras ton prochain comme toi-même » « Tout cela, lui dit le jeune homme, je l’ai observé; que me manque-t-il encore? »Jésus lui déclara: « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux; puis viens, suis-moi. »Entendant cette parole, le jeune homme s’en alla contristé, car il avait de grands biens.Jésus dit alors à ses disciples: « En vérité, je vous le dis, il sera difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux. Oui, je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux. »Entendant cela, les disciples restèrent tout interdits: « Qui donc peut être sauvé? » Disaient-ils.Fixant son regard, Jésus leur dit: « Pour les hommes c’est impossible, mais pour Dieu tout est possible. »Alors, prenant la parole, Pierre lui dit: « Voici que nous, nous avons tout laissé et nous t’avons suivi, quelle sera donc notre part? »Jésus leur dit: « En vérité je vous le dis, à vous qui m’avez suivi: dans la régénération, quand le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël.

Evangile selon st Matthieu

Dans cette hypothèse, le jeune homme au milieu, qui porte un vêtement au revers doré et un chapeau à la mode serait le jeune homme riche ; le Christ se tiendrait à sa droite, le doigt pointé sur une feuille avec les Commandements, vêtu d’une chasuble vert sombre comme un prêtre pendant la messe, sa main gauche révélant le blanc de la longue robe blanche, l’alb, portée habituellement sous la chasuble ; l’homme plus âgé, sur la gauche, serait Saint-Pierre la tête chauve, une courte barbe –comme le représentent Bellini, Dürer ou plus tard Caravaggio-, le regard tourné vers nous pour nous intégrer à la scène émotionnellement. Il porte la robe rouge réservée aux fêtes des martyrs.

Quoiqu’il en soit, par-delà la qualité de palette, aux coloris très étudiés, à dominante chaude, se détachant du fond noir, la toile témoigne d’un remarquable traitement de la lumière, probablement lié à l’étude des œuvres de Vinci. Celle-ci, provenant d’une source latérale gauche, permet au peintre d’expérimenter des effets d’ombre des plus virtuoses : la tête de vieil homme émerge à moitié de l’ombre, la chevelure de l’homme d’âge mûr se fond dans l’arrière-plan sombre tandis que le jeune homme, quoique seul représenté de face, a le regard baissé, le visage ombré par sa coiffure. On peut relever d’autres influences dans cette toile, particulièrement dans le traitement naturaliste du vieil homme chauve, les traits ridés, qui ne peut que rappeler l’impact de la peinture flamande dans la Venise renaissante, notamment Van Eyck, Weyden, Memling ; ou encore dans le cadrage des personnages à mi-corps, en vue rapprochée, expérimenté par Bellini et Mantegna auparavant.

Giorgione, les trois philosophes, 1508 09_Vienne, Kunsthistorischesmuseum, décembre 2019

Une autre toile de Giorgione, conservée au Kunsthistorisches Museum et intitulée « les trois philosophes », 1508-09, représente également trois hommes d’âges, de tempéraments et d’origine différents. L’impression première est toutefois tout autre, les trois hommes s’inscrivant cette fois, en pied, dans un superbe paysage nimbé de mystère. Si l’on retient l’hypothèse suggérée par le titre, on peut y voir Pythagore assis et ses maîtres, Phérécyde et Thalès ; Averroès –l’homme enturbanné, d’âge mûr-, Aristote –l’homme imposant et solennel, âgé, encapuchonné- et la nature, personnification d’un retour à l’étude du réel -le jeune homme en position assez centrale dans la composition ; ou encore une référence au dialogue d’Abélard, le dialogue entre un juif, un chrétien et un musulman, espoir utopique d’un christianisme unitaire.

Comme souvent s’agissant d’œuvres de Giorgione, les interprétations sont ouvertes et incertaines. Si l’on s’intéresse à présent au titre toujours attribué à la toile du Palazzo Pitti soit au thème des trois âges de la vie, il est présent dans l’art de la Renaissance et peut se référer à des sources antiques comme chrétiennes qui établissent un parallèle entre l’évolution du monde et celle de l’individu, s’accommodant d’une conception tant linéaire que cyclique du temps, en 3 temps (Aristote, cf l’énigme du Sphinx à Oedipe) en 4 temps comme les saisons ou les humeurs (Ovide, petite enfance, croissance, âge mur, déclin) voire même en 6 (st Augustin, comme les 6 jours de la Création) ou en 7.

En dehors de Giorgione, on peut évoquer « les âges de la femme et la mort » de Baldung Grien, 1541-45, qui dépeint un jeune enfant (l’innocence), une jeune femme (la beauté), une vieille femme et la mort qui tient un sablier rappelant l’écoulement inexorable du temps. La mort a déjà saisi la vieille femme qui tente à son tour d’entraîner la jeune femme voluptueuse qui semble résister. Le paysage à l’arrière-plan semble désolé, le seul espoir résidant en un petit Christ crucifié dans le ciel tandis que le hibou peut être interprété comme un symbole de sagesse. Dosso Dossi et surtout Titien ont également représenté « les trois âges de l’homme » (l’enfance, la virilité, la vieillesse), ce-dernier en 1512, comme une méditation sur la fugacité de la vie humaine. A droite, un ange ou Cupidon veille sur deux bébés endormis, rappelant leur pureté ; à gauche, deux jeunes amants incarnent l’amour terrestre, à l’arrière-plan, un vieil homme barbu, voûté, contemple deux crânes –peut-être la destinée des deux amoureux du 1er plan-. La scène s’inscrit dans un paysage contrasté, luxuriant sur la gauche, tandis qu’un arbre mort se dresse derrière le vieil homme.

Au XVIIe siècle, Valentin de Boulogne est l’un des rares peintres caravagesques à avoir peint une toile explicitement allégorique, intitulée « Les quatre âges de la vie », 1625-29. L’œuvre représente, sur un fond sombre, quatre personnages autour d’une table à l’antique : un enfant au premier plan, qui tient une cage vide, entr’ouverte (le premier âge). Sur le côté gauche, un jeune homme vêtu à l’espagnol joue du luth (l’adolescence), le regard vague. Face à lui, un homme en armure, tenant un livre, est endormi (l’âge viril). A l’arrière-plan, un vieil homme, ridé, tient une fiasque et un verre de vin, des pièces sont répandues sur la table devant lui. L’ensemble exprime la fuite du temps et relève du champ de la vanité (« Un âge s’en va, un autre vient, et la terre subsiste toujours », l’Ecclésiaste).

Quoique le thème soit relativement peu représenté, Friedrich et Munch l’ont également abordé au XIXe siècle. Le 1er sous la forme de cinq personnages sur un rivage (un vieil homme de dos, proche du 1er plan ; devant lui un jeune homme à haut de forme et plus loin, une jeune femme allongée jouant avec deux enfant), redondés par cinq bateaux navigant à l’horizon en une allégorie des étapes de la vie, le bateau le plus éloigné symbolisant par exemple l’homme âgé quittant la vie pour l’inconnu. Le 2d, dépeint les 3 âges de la femme, toujours inaccessible, sous la forme d’une jeune vierge blonde dans une robe blanche (l’innocence), sur la gauche, tournée vers le rivage, au centre, d’une femme nue et sensuelle, rousse, frontale, provocante, les lèvres rouges (la lascivité), et près d’elle, comme une ombre, d’une féminité passée, tout en noir (la désillusion) au plus près des sombres troncs d’arbres de la forêt naissante. Dans certaines versions s’ajoute un homme découragé, lui aussi tout en noir, isolé par les troncs d’arbres. Il s’agira du début de la frise de la vie. Pour conclure, quelques mots sur une version du début du XXe siècle du thème : « les trois âges de la femme » de Klimt, 1905. L’artiste représente, dans un espace resserré au centre de la composition, sur un fond décoratif et abstrait, une jeune mère et son enfant, surmontée d’une vieille femme nue, toutes trois liées par leur posture. La jeune mère, les yeux clos, la tête posée sur celle de l’enfant qu’elle tient dans ses bras, quoique maigre et anguleuse, simplement parée d’un voile transparent et dotée d’une abondante chevelure rousse, incarne la femme séductrice, tout à la fois sensuelle et inquiétante. La vieille femme est beaucoup moins stylisée, témoignant crûment du déclin physique lié à la vieillesse : les veines visibles, les seins tombant, la chevelure grisonnante cachant ses traits. En rapprochant étroitement la jeune femme et la vieille femme, l’artiste exprime de manière saisissante la précarité de l’existence.

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