De la nécessité de l’Art – 37e jour – Brancusi

Constantin Brancusi, l’oiseau dans l’espace, 1928

En 1927 s’ouvre à New-York le procès intenté par Constantin Brancusi contre les douanes américaines afin de prouver que sa sculpture « Oiseau », lourdement taxée à l’importation comme objet utilitaire, était bien une œuvre d’art et devait comme telle être exonérée. Brancusi remportera ce procès dont l’intérêt est de poser la question de la nature d’une œuvre d’art moderne. Si ce procès n’est pas sans rappeler l’enjeu des ready-made de Duchamp qui entendaient faire accepter des objets utilitaires comme œuvres d’art dans les musées, il va au-delà en ce qu’il s’agit ici de ne pas traiter comme objet utilitaire un objet conçu par son auteur comme une œuvre d’art.

Brancusi bouscule de fait la définition traditionnelle de l’art et l’ouvre à l’abstraction en ce que ses œuvres ne ressemblent pas nécessairement à ce qu’elles sont censées figurer : il peut s’agir d’une ressemblance intérieure, subjective : « II ne ressemble pas à un oiseau mais je le ressens comme un oiseau ; […] Je ne dis pas que c’est un oiseau en vol ; je dis qu’il suggère un oiseau dans l’espace », déclare l’un des témoins de l’artiste au procès, Edward Steichen. La dimension plastique de l’objet prime ici sur sa dimension figurative ou herméneutique. L’œuvre résulte en outre d’un processus de conception qui a pu débuter par une représentation réaliste mais que le travail de l’artiste, en taille directe, a peu à peu abstrait, de même que Mondrian a peu à peu abstrait les arbres qu’il peignait pour n’en retenir que les lignes. Le statut de l’œuvre est donc étroitement lié à celui de son créateur, pas simple exécutant mais concepteur de l’œuvre et capable de lui conférer une beauté unique.

Brancusi et Rodin_Rodin, Grand Palais, mars 2017

Brancusi, à Paris dès 1904, est remarqué par Rodin, qui jouissait alors d’une reconnaissance internationale, mais se détache rapidement du maître dont on relève encore l’influence dans « Sommeil » quoique Brancusi accentue davantage les traits. Peu à peu on observe en outre qu’à la force d’une sensualité expressive d’un Rodin, Brancusi préfère la recherche de l’essence la plus pure d’une forme qu’il reprend encore et encore. «La sculpture, écrit Hegel, représente l’esprit sous sa forme corporelle, dans son unité immédiate, dans un état de calme serein et bienheureux, tandis que la forme, de son côté, se trouve vivifiée par l’individualité spirituelle.» De même, Brancusi tente par son œuvre d’accéder à l’Idée, ce par des formes fondamentales et universelles.

« La Muse endormie », réalisée en 1910, synthétise assez bien la démarche artistique de Brancusi. Il s’agissait au départ de faire le portrait de la baronne Renée Frachon. Au fil du processus créatif, l’artiste élimine tous les détails qu’il juge inutiles, ne conservant que la fine arête du nez, des yeux clos et une bouche entrouverte. Le portrait réaliste s’efface au profit d’une forme autonome, élémentaire et universelle, épurée, idéalisée, sublimant la beauté d’un visage féminin aux doux contours non sans exprimer une vitalité intérieure. Par ailleurs, le choix d’une tête couchée plutôt que d’un buste, privant le lien de la tête au corps et effaçant les traits du visage, permet à l’artiste de se concentrer sur la forme, la forme ovoïde comme expression de tout ce qui se rapporte au vivant. L’œuf symbolise la vie en puissance, le commencement du monde, l’introspection, le fermé et fascine l’artiste par sa forme pure et sa matière polie. On retrouve la forme ovoïde dans « la Danaïde » de 1913, déclinaison du portrait de Mademoiselle Pogany : une tête ronde avec une chevelure lisse nouée en chignon, des yeux en amande, un nez et une bouche menus, des plus stylisés et non sans évoquer l’art asiatique, influence également sensible dans les « torse de jeune homme » assez androgynes de 1917-23 et le « torse de jeune fille » dont l’inclinaison confère une vitalité étonnante ; ainsi que dans la « tête d’enfant » de 1914-1915, première sculpture en bois de l’artiste. L’autre forme récurrente dans l’œuvre de Brancusi est effilée, élancée, ouverte, comme suspendue dans l’espace, expression d’une spiritualité et d’un attachement au monde.

L’oiseau dans l’espace », 1928, apparaît ainsi comme une forme fine et allongée, où la tête et le bec sont réduits à un plan ovale oblique et le piètement, évasé, confère une force d’essor. L’oiseau incarne l’essence du vol. Le thème revint fréquemment dans l’œuvre de Brancusi car il est ce qui relie le matériel au spirituel. « Ce n’est pas la forme extérieure qui est réelle, mais l’essence des choses. Partant de cette vérité, il est impossible à quiconque d’exprimer quelque chose de réel en imitant la surface des choses.

Constantin Brancusi

L’œuvre de Brancusi se révèlera décisive pour nombre d’artistes ultérieurs : il annonce en effet l’installation contemporaine soit la prise de conscience du lieu comme participant de l’œuvre et la mise en cohérence de plusieurs œuvres dans l’espace d’exposition ; la sérialité et même la sculpture minimale réduite à des formes primaires géométriques. Dans la lignée de Rodin, il porte par ailleurs un intérêt très particulier au socle comme participant de la sculpture, de son mouvement ascendant, sans toutefois être de même nature que ce qu’il supporte mais plutôt son contrepoint. Enfin, il introduit l’idée que la sculpture n’est pas définie uniquement par ses formes mais par son intention, son essence.

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