De la nécessité de l’Art – 40e jour – Les épidémies dans l’Art

En ce dernier jour d’une quarantaine appelée à se prolonger, je m’intéresserai au lien entre les épidémies et l’art au cours du temps. La crise sanitaire actuelle saura-t-elle donner lieu à des réalisations artistiques majeures ?

Albrecht Dürer, 1497 98, The Revelation of St John 4. The Four Riders of the Apocalypse_Vienne Albertina décembre 2019

« A fame, peste et bello, libera nos, Domine »

Prière récurrente pendant le Moyen-âge et au-delà, « Libère-nous, Seigneur, de la guerre, de la faim et de la peste… » réunit les trois principaux fléaux qui menaçaient alors les populations, parfois de concert, les soldats étant des vecteurs d’épidémies et de crises de subsistance en détruisant les récoltes nécessaires à une population déjà fragilisée par une sous-alimentation chronique. Elle n’est pas sans rappeler le thème des quatre cavaliers de l’Apocalypse qui apportent dans le monde la peste (arc), la guerre (épée), la faim et la mort (cheval pâle), magistralement illustré par Albrecht Dürer en 1497-98.

Si la peste n’est certes pas la seule maladie de l’époque médiévale et moderne à provoquer de violents pics de mortalité, c’est la plus effrayante et la plus virulente : la Peste noire de 1348 faucha plus d’un tiers de la population européenne. La peste resta endémique jusqu’au milieu du XVIIe siècle pour s’effacer après la peste de Marseille en 1720. En outre, le terme avait alors tendance à désigner tout type de maladie contagieuse. L’omniprésence de la mort, particulièrement au XIVe siècle, donne lieu à une méditation sur la fragilité de l’existence et au développement des danses macabres, transis (transi de Guillaume de Harcigny, 1394, dont hérite l’incroyable transi de René de Châlons de Ligier Richier au XVIe siècle) et autres représentations extrêmement réalistes de la mort.

La première danse macabre semble être la fresque du cimetière des Innocents de Paris (1424) qui fut ensuite imitée à maintes reprises, le thème provenant du discours moraliste sur l’inutilité des honneurs, des richesses et des plaisirs terrestres, doctrine de la vanité du monde qui apparaît dès la fin de l’époque antique. Les danses macabres de Michael Wolgemut, 1493 et Hans Holbein le jeune, 1524-25, héritent de cette tradition iconographique. La fréquence des poussées épidémiques génère par ailleurs un climat d’insécurité, un traumatisme psychique lié à l’omniprésence de la mort et, dans une population largement analphabète et crédule, un développement de pratiques parfois héritées du paganisme (processions, ex-votos, croix de carrefours…) et des cultes : culte de la Vierge et des saints, prioritairement des saints protecteurs et guérisseurs tels que st Roch et St Sébastien. L’Eglise post-tridentine s’efforcera d’encadrer peu à peu ces croyances.

De fait, dans une société christianisée, la maladie est perçue comme la punition du péché, d’où le nombre d’œuvres commandées pour implorer l’intercession des saints guérisseurs, apaiser la colère divine, faire repentance ou remercier Dieu d’avoir mis un terme à une épidémie. La peste est à l’origine de quelques unes des plus remarquables églises de la période moderne, telles que le Redentore, édifié par Andrea Palladio en 1577, à Venise, suite à la violente peste de l’été 1576. Le doge avait en effet fait vœu d’édifier une église en l’honneur du Christ Rédempteur à la fin de l’épidémie. Palladio édifie sur un podium une façade conciliant de manière inédite le modèle du temple romain et un plan d’église latine à haute nef et bas-côtés, tout en conservant un dôme dans la tradition byzantine. Il imbrique en réalité deux façades de temple, scandées de pilastres et de colonnes. Lors d’une nouvelle épidémie dévastatrice de peste en 1630, le Doge Nicolo Contarini et le Sénat invoquent l’intercession de la Vierge et décident une nouvelle construction d’église en son honneur si leurs vœux sont exaucés, Santa Maria della Salute (1631-87), église de plan octogonale couronnée, comme la Vierge, d’un dôme, confiée dès 1631 à Baldassare Longhena. Enfin, l’une des plus belles églises baroques de Vienne, la Karlskirche, commencée en 1715 par Johann Bernhard Fischer von Erlach, est issue d’une commande de l’empereur Charles VI en remerciement pour la prière exaucée après la peste de 1713 à Vienne. Elle combine avec maestria des éléments architecturaux antiques (portique à colonnes, colonnes trajanesques ornées de scènes de la vie de st Charles Borromée) et du baroque viennois contemporain (dôme et tours).

Parmi les œuvres sculptées nées au regard d’épidémies, on peut évoquer, toujours à Vienne, la colonne de la peste édifiée suite au vœu de l’empereur Léopold 1er, en 1679, d’honorer la Sainte Trinité –d’où le choix d’un socle triangulaire- afin d’accélérer la fin de l’épidémie. Elle fut réalisée par Paul Strudel aidé de Ludovico Burnacini et Johann Ignaz Bendl entre 1686-1693 et est ornée de sculptures et de reliefs représentant l’Allégorie de la Foi où la peste est rejetée dans les profondeurs par une femme tandis qu’au-dessus, l’empereur agenouillé en appelle à l’aide divine. On relèvera également le maître-autel de santa Maria della Salute conçu par Longhena et Josse de Corte, en 1670, consacré à la délivrance de Venise (figure agenouillée) de la peste (sorte de sorcière basculant dans le vide) par l’intercession de la Vierge à l’enfant, flanquée des saints patrons de la ville. Il abrite une icône miraculeuse de la Vierge.

Andrea Mantegna, st Sébastien

Toutefois, ces commandes sont assez exceptionnelles et les plus fréquentes relèvent du champ pictural où l’on ne compte plus les représentations des saints protecteurs contre la Peste : St Sébastien, soldat romain chrétien et martyrisé comme tel, le corps percé de flèches évoquant celui d’un pestiféré couvert de bubons ; et st Roch, qui contracta la peste, s’isola en montagne et fut miraculeusement guéri. Parmi les nombreuses représentations de Saint Sébastien, on peut citer le remarquable saint Sébastien peint par Andrea Mantegna en 1506 (Ca’d’Oro, Venise), l’année de sa mort, marquée par un début de peste à Mantoue, d’où le recours au saint comme protecteur. Le thème est traité à plusieurs reprises par l’artiste qui apprécie la possibilité de mêler sujet religieux et possibilité de représenter un nu athlétique, sculptural, inspiré des reliefs antiques, inscrit dans une niche de pierre dont il émerge avec une netteté dramatique. En 1464, après une première vague de peste en 1463, la maladie réapparaît à san Gimignano.

Pour protéger les habitants, les moines augustins et un théologien confient en urgence à Benozzo Gozzoli la réalisation d’une fresque dédiée à saint Sébastien intercesseur. Au sommet, Dieu le Père courroucé envoie la maladie, symbolisée par des flèches, sur l’humanité. Au bord inférieur, les habitants de San Gimignano se pressent sous le manteau de Sébastien, qui adopte de manière exceptionnelle la pose de la Vierge de Miséricorde. Des anges participent aussi à l’action protectrice en cassant des flèches, tandis que le Christ et la Vierge interviennent, l’un en exhibant un stigmate, l’autre le sein qui a nourri Jésus, pour tempérer la colère divine. Gozzoli représentera à nouveau le saint, en martyr, en 1465, après l’épidémie de peste, à la demande de la ville. Hans Memling réalisé également un « martyre de saint Sébastien » en 1475. Le saint est représenté aux mains de ses bourreaux, dans un admirable paysage et avec un remarquable rendu du détail propre à la peinture flamande de l’époque. Alors que l’un des archers vient de tirer et que le second tend son arc, sous le regard de Dioclétien, le saint demeure serein, signe du triomphe de la Foi sur la souffrance. La pose du saint s’inspire peut-être de gravures accompagnant les prières contre la peste.

On peut encore évoquer le très beau « Saint Sébastien » d’Antonello da Messina, 1476-77, celui de Sandro Botticelli, 1474 –dont « l’Annonciation » de 1481 fut probablement réalisée en signe de gratitude pour la fin de l’épidémie qui ravageait Florence depuis 1478 et était à l’origine à l’entrée de san Martino della Scala, hôpital dédié aux pestiférés-, de Dürer dans le retable de Dresde, 1496, commandé pour lutter contre la peste (comme le retable Jabach), de Pollaiuolo, 1473-75, de Perugino, 1477-78, de Titien, 1520, du Greco en 1577-78 ou les saints Sébastien caravagesques (Dirck van Baburen, Ribera, Ter Brugghen, Preti –par ailleurs auteur de « la Peste de 1656 », fresque conçue comme un ex-voto sur les portes de la ville pendant la peste…).

St Roch fait également l’objet de représentations en rapport avec la peste, notamment à Venise qui conserve son corps comme relique, telles que « St Roch parmi les victimes de la peste et la Vierge en gloire », peint par Bassano en 1575 pour le maître-autel de l’église San Rocco. Lorenzo Lotto a peint une admirable toile représentant un colossal St Christophe, flanqué de st Roch et de st Sébastien pour la basilique de Lorette, 1535. Les trois saints étaient en rapport étroit avec le culte de Notre Dame de Lorette dont le principal rôle était de protéger contre la peste. Tintoret a quant à lui représenté l’apothéose de st Roch en 1564 au plafond de la Sala dell’Albergo de la Scuola Grande de San Rocco. Une œuvre qui n’est pas sans rappeler les effets illusionnistes d’un Mantegna à Mantoue tout en témoignant d’une assimilation de l’esprit michelangesque (notamment la figure de Dieu le Père) comme de l’Assunta du Titien. En 1780, David représente également le saint dans son rôle d’intercesseur (« st Roch demande à la Vierge de guérir les victimes de la peste »), suite à la commande d’un retable pour la chapelle du Lazaret (centre de quarantaine de Marseille) afin de commémorer un miracle lors de la Peste de 1720.

On peut également songer aux œuvres de Fra Angelico, Carlo Crivelli, Bartolomeo Vivarini, Rubens…Titien a représenté st Marc en trône avec des saints lors de la peste de 1510 pour l’église Santo Spiriro in Isola, pour célébrer la fin de l’épidémie. Le saint patron de Venise, St Marc, est flanqué des quatre saints protecteurs contre la peste : st Cosme et st Damien à gauche, st Roch et st Sébastien à droite. Quoiqu’il s’agisse d’une œuvre de jeunesse encore marquée par Giovanni Bellini (noblesse formelle) et Sebastiano del Piombo, l’artiste confère une individualité réaliste aux saints de gauche et l’on notera la qualité déjà remarquable des coloris.

On peut encore évoquer des saints tels que ste Catherine de Sienne, canonisée au XVe siècle et célébrée notamment pour avoir soigné des malades pendant la Peste noire (Giovanni di Paolo lui consacre un cycle de fresques) ; St Gennaro, saint patron de Naples, en l’honneur duquel fut commandée le « St Gennaro libère Naples de la Peste » peint par Luca Giordano en 1660 suite à la terrible peste de 1656. ; St Charles Borromée, également célébré comme intercesseur des victimes de la peste après avoir lutté héroïquement lors de la peste de 1576, alors qu’il était archevêque de Milan (« Apothéose de st Charles Borromée » de Johann Michael Rottmayr, vers 1721 ; « st Charles Borromée administre le sacrement à un pestiféré », de Caspar Franz Sambach, 1751-54 etc.) ; ste Rosalie, sainte patronne de Palerme, dont les restes furent retrouvés pendant l’épidémie de peste qui toucha la ville lorsque l’artiste y était (« ste Rosalie intercédant pour les victimes de la peste de Palerme », 1624, de Van Dyck) ou encore ste Françoise Romaine, connue notamment par le tableau réalisé par Nicolas Poussin en 1657 (« Sainte Françoise Romaine annonçant à Rome la fin de la peste ») suite à une commande du cardinal Rospigliosi pour célébrer la fin de la peste de 1656 à Rome, la sainte ayant été invoquée pour ses pouvoirs thaumaturges. Le fléau personnifié sous l’aspect d’une femme cadavérique à chevelure de serpents, à droite, est chassé par un ange, tandis que la victime au sol rappelle l’admirable sculpture de ste Cécile de Maderno.

La Vierge enfin, en tant qu’intermédiaire entre l’humanité et le divin, est également un intercesseur récurrent lors des épidémies. Benedetto Bonfigli la remercie à plusieurs reprises, à travers des toiles, pour son intervention contre la Peste, Domenico Robusti la représente intercédant avec le Christ pour la fin de la peste (1631). Une toile de Lucas Cranach l’ancien, « image de la Peste », de 1516-18, dépeint Dieu, dans la partie supérieure, pointant son arc avec trois flèches (la peste, la faim, la guerre) sur les pécheurs protégés –représentés, dans la tradition médiévale, à plus petite échelle que les personnages sacrés- par le manteau de la Vierge, tandis que le Christ est représenté en homme de douleur.

Facebookmail
Facebookrss