De la nécessité de l’Art – 42e jour (1) Lamentation

Par-delà les représentations de la mort liées aux monuments funéraires ou celle, déjà évoquée, de la Vanité (cf https://www.instantartistique.com/de-la-necessite-de-lart-9e-jour-vanites/) ou des danses macabres, le principal thème artistique qui a permis aux artistes, au fil des siècles, de se confronter à la mort est celle du Christ. Elle a pris différentes formes : Crucifixion (cf https://www.instantartistique.com/de-la-necessite-de-lart-26e-jour-crucifixion/), Lamentation, Pietà, Déposition ou descente de Croix, Christ soutenu par des anges ou étendu sur son linceul, Mise au tombeau… et a donné lieu à quelques œuvres tout à fait exceptionnelles. Petite sélection…

Andrea Mantegna, Lamentation sur le Christ mort, 1490, Brera

L’une des lamentations les plus extraordinaires de l’histoire de l’art est celle réalisée par Andrea Mantegna en 1490 (Brera), fascinante par le traitement perspectif et illusionniste du corps du Christ, le sens du tragique propre à l’artiste. Celui-ci, partiellement recouvert par le suaire, est étendu sur une pierre rougeâtre avec de légères veinures blanches (la pierre de l’onction). L’audace du raccourci rend la scène encore plus dramatique, donnant du relief aux blessures procurées par les clous, encore ouvertes, mais d’où le sang ne coule plus. La chair sous la peau déchirée est représentée avec la précision d’un anatomiste. Les plis du linceul soulignent ceux de la peau tendue. À gauche, se tiennent Marie, qui pleure, Jean dans une attitude de prière, et peut-être Marie Madeleine, en proie à la douleur. À droite, un vase pour les huiles et une ouverture vers une pièce sombre, ce qui renvoie à la mise au tombeau imminente.

Elle inspirera d’autres artistes tels que le Sodoma, Annibal Carracci, Orazio Borgianni (« lamentation sur le Christ mort », 1615), Lorenzo Garbieri (« le Christ mort », 1610-15). Contemporaine de l’œuvre de Mantegna quoique beaucoup plus classique dans sa composition, la « lamentation sur le Christ mort avec des saints », réalisée par Botticelli (Alte Pinakothek, Munich), témoigne de la nouvelle sensibilité religieuse à Florence à l’époque de Savonarole. Le Christ mort est allongé sans vie sur un tissu fin sur les genoux de sa mère – dans une posture qui semble héritée de celle des Pietà depuis Enguerrand Quarton (1460) – laquelle s’appuie, en pâmoison, contre le disciple préféré du Christ, Jean. Les deux Marie soutiennent doucement la tête et les pieds de l’homme crucifié. Marie Madeleine regarde avec crainte et tristesse les marques de la crucifixion. Saint Jérôme, Saint Paul et Saint Pierre observent la scène. Les personnages expriment leur chagrin à la mort du Christ par des gestes et postures fervents, une émotion religieuse destinée à inclure le spectateur. Le groupe se dessine harmonieusement devant l’encadrement d’un fond architecturé : l’entrée en pierre du tombeau, qui annonce la prochaine mise au tombeau. Par ailleurs, l’artiste unifie magistralement la composition par l’inclinaison légère des personnages autour du corps, accentuant le pathétique de la scène.

Dürer peint quant à lui une « lamentation du Christ » en 1500-1503 (Alte Pinakothek, Munich) beaucoup plus dense que les précédentes toiles et qui s’ouvre à l’arrière-plan sur un superbe paysage, dans la tradition flamande, en perspective aérienne : une ville du Nord symbolisant Jérusalem, une chaîne de montagnes et un lac inondés de lumière tandis que des nuages noirs menaçant se dressent à l’horizon, conformément au Texte. Le plan médian révèle le jardin de Gethsémani (lieu de l’agonie au jardin) et l’entrée du tombeau sur la gauche. La lamentation réunit neuf personnages traités par groupes de trois, ce qui rythme harmonieusement la composition par ailleurs pyramidale. Agenouillés auprès du corps du Christ, la Madone, au centre de la composition, se tord les mains de douleur, le visage résigné et deux Marie pleurent avec elle ; plus en retrait, Nicodème, Madeleine et st Jean l’Evangéliste s’alignent au pied de la croix. Au 1er plan, s’ouvrant vers le spectateur afin de l’impliquer, Joseph d’Arimathie soutient le corps du Christ et forme avec la femme qui tient la main du Christ et le mort le dernier trio. Le corps du Christ, livide, est particulièrement impressionnant. La beauté de la scène tient particulièrement dans le traitement des physionomies individuelles et la gradation de la douleur qu’elles expriment, tempérée toutefois par l’espoir qui se reflète dans le regard de Jean et Madeleine.

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