De la nécessité de l’Art – 46e jour (5) le Christ mort

Hans Holbein le jeune, The Body of the Dead Christ in the Tomb, 1521

Pour finir cette série sur la mort du Christ, qui m’a permis d’observer de près quelques oeuvres tout à fait exceptionnelles (il faut bien compenser comme on peut la fermeture des musées…), je me pencherai plus particulièrement sur deux représentations du Christ mort absolument exemplaires. Le Christ mort au tombeau, peint par Hans Holbein le jeune en 1521 (Kunstmuseum de Bâle), l’auteur des Ambassadeurs (1533) de la National Gallery de Londres avec son étonnante anamorphose en forme de vanité, est tout à fait frappant de réalisme. L’œuvre adopte tout d’abord un format inhabituel, d’une horizontalité quelque peu oppressante et qui rappelle celle des tombeaux, de 2 mètres de long et 30 cm de haut. Toutefois, le point de vue porté sur le corps et l’inscription (‘IESUS NAZARENUS REX IUDAEORUM’), portée au-dessus du panneau par des anges, empêche d’y voir la prédelle d’un retable. L’oeuvre nous confronte ainsi brutalement au corps mort qui occupe l’essentiel de l’espace pictural et semble placé dans un espace très réduit, étouffant, sans échappatoire, esquissé en quelques coups de pinceau brun clair et brun sombre. L’oeuvre représente le Christ, grandeur nature, de profil droit. Celui-ci, entièrement nu à l’exception d’une légère pièce de tissu sur le sexe, repose sur un drap blanc qui recouvre la pierre tombale sans en atténuer la dureté. Son corps, quoique musclé, paraît squelettique et émacié et présente toutes les caractéristiques d’un corps en décomposition, ce qui contrarie l’espoir que ce corps puisse être ressuscité trois jours plus tard : des chairs pâles, un visage blafard et effrayant, exprimant encore la violence de la souffrance subie, un regard sans vie, vide, des pieds et des mains déjà bleuis, meurtries par les clous de la Crucifixion mais ne saignant plus. La main droite, au centre du panneau, se détache sur le tissu blanc et permet, du fait des stigmates, d’identifier d’emblée le corps.

On retrouve la crudité morbide tout à fait insoutenable de la Crucifixion du retable d’Issenheim de Grünewald, qui présente un Christ à l’agonie déformé par la torture du supplice et que l’artiste a pu voir lors d’une visite à Issenheim. Une image brutale de la mort, un rappel des souffrances du Christ comme objets de contemplation. Le Christ mort d’Holbein est choquant, sinon répulsif, en ce qu’il nous rappelle notre propre mort physique et qu’il rend tangible l’inconnaissable, le divin, sans évoquer la possibilité d’une rédemption, à moins que cette représentation terriblement crue vise à insister plus encore sur le miracle de la Résurrection… Une œuvre d’une importance capitale, dont on trouve encore des échos contemporains si l’on songe par exemple aux dessins au noir de fumée -procédé porteur de sa propre disparition- emprisonné dans le verre de Patrick Neu.

Ce tableau est l’œuvre de Hans Holbein, il représente un Christ ayant subi des souffrances inhumaines, qu’on a descendu de la croix et dont le corps est offert à la décomposition. Son visage boursouflé est couvert de plaies sanglantes et son apparence est horrible. Ce tableau a produit sur Fiodor une impression écrasante, et il s’est arrêté devant, comme frappé par la foudre. Quant à moi, je n’avais pas la force de le regarder : il me faisait trop mal, surtout que ma santé n’était pas très bonne. Je suis allée voir les autres salles. Quand je suis revenue quinze minutes ou vingt minutes plus tard, Fiodor était toujours planté devant le tableau, comme enchaîné. Son visage bouleversé présentait cette expression d’épouvante que j’avais observée dans les premières minutes d’une crise d’épilepsie. J’ai pris doucement mon mari par le bras, je l’ai emmené dans une autre salle et fait asseoir sur un banc, Heureusement, elle n’eut pas lieu : Fiodor se calma peu à peu et, au moment de sortir du musée, il insista pour retourner voir le tableau qui l’avait tant impressionné.

Anna Dostoïevskaïa, Mémoires d’une vie, au sujet de la visite de Fiodor Dostoïevski au musée de Bâle en 1867
Philippe de Champaigne, le Christ mort, 1654

Tout aussi impressionnant et fascinant est le Christ mort couché sur son linceul peint par Philippe de Champaigne en 1654, « le peintre du jansénisme ». Il repose comme celui d’Holbein, nu, seulement vêtu du périzonium, sur une dalle couverte d’un linceul blanc mais la tête relevée et une couronne d’épines à ses côtés. On retrouve par ailleurs le corps musclé mais aux côtes saillantes, aux extrémités déchirées par les clous du supplice, du Christ d’Holbein, mais Champaigne se contente de dépeindre la pâleur d’un mort, non les teintes verdâtres d’un corps en cours de putréfaction, un sang tout juste versé, rouge, et non noirci par le processus de décomposition. Il opte par ailleurs pour un fond noir, créant une certaine respiration alors que l’espace d’Holbein était véritablement oppressant. Enfin, le corps du Christ est un peu plus à distance du spectateur et légèrement en diagonale, non positionné selon un strict profil comme dans l’œuvre d’Holbein. L’œuvre, quoique des plus austères, semble plus sereine, moins repoussante, ce qui nous rappelle que pour l’artiste, il s’agit d’un « instrument de méditation, moyen d’action et d’adoration ».

Si ces deux toiles sont indéniablement les représentations les plus impressionnantes du Christ mort réalisées au court de l’histoire (outre la Lamentation d’Andrea Mantegna précédemment signalée), j’évoquerai encore quelques œuvres tout à fait dignes d’intérêt. Tout d’abord, une œuvre sculptée, le Christ mort réalisé en bas-relief par Donatello en 1447-50 (Basilica di Sant’Antonio, Padoue) pour le maître autel de la basilique. L’œuvre représente le Christ, flanqué de deux anges qui tendent un tissu derrière lui, exhibant le torse meurtri du Christ, et exprime l’impuissance (les mains repliées devant lui, la tête baissée) plus que le désespoir. Il s’agirait de la première représentation connue du Christ aux plaies.

Le Christ soutenu par des anges et surtout le Christ soutenu par la Vierge et st Jean, de Giovanni Bellini (1460, pinacothèque de Brera, Milano), s’inspire de Donatello mais également de Mantegna, Piero della Francesca (la géométrie des mouvements, la composition du groupe) et des maîtres flamands. Derrière un parapet de marbre, le Christ aux plaies est soutenu par la Vierge et st Jean, tandis qu’à l’arrière-plan se devine un vaste paysage. Un sentiment profond anime les personnages, particulièrement sensible dans le rapprochement des visages de la Mère et du Fils, l’échange des regards et le jeu des mains. L’artiste parvient à traduire un profond chagrin, tout à la fois intime et universel. Le Christ mort soutenu par un ange, peint par Antonello da Messina vers 1475-78 (Prado, Madrid) exprime également, à travers le visage en larmes de l’ange, un profond chagrin. La toile, quoique réalisée à Messine, qui se dessine à l’arrière-plan, est profondément marquée par l’influence de Bellini (la composition, la position centrale du Christ, le traitement monumental de son corps…), mêlée de références nordiques (le paysage, le traitement des cheveux du Christ…). Le Christ mort de Vittore Carpaccio (vers 1530, Staatliche Museen, Berlin.) se révèle très différent, notamment par la part beaucoup plus importante conférée au paysage rocheux. Le Christ repose sur une dalle de marbre, le corps tendu, rigide, d’une pâleur de cire, comme suspendu au premier plan tandis que des crânes jonchent le sol. Sur la droite, près d’un arbre, la Vierge est assise, soutenue par Marie-Madeleine, proche également de st Jean représenté de dos. Job s’appuie, méditant, contre le tronc de l’arbre. Les personnages sacrés sont toutefois à la même échelle des hommes vêtus à l’oriental groupés sur la gauche. ça et là, on relève des tombes ouvertes, des pierres tombales et des colonnes brisées..des symboles de la mort et du caractère éphémère de la vie humaine.

Reprenant un thème fréquent dans la peinture vénitienne, le Christ mort pleuré par deux anges du Guercin (National gallery de Londres, 1617-18), œuvre dédiée à la dévotion privée (petit format, sur cuivre) représente deux anges agenouillés contemplant le corps du Christ tout juste descendu de la Croix, nu, ses blessures à peine perceptibles, les jambes repliées, la tête renversée, appuyée contre une pierre. L’artiste se concentre sur un moment de chagrin et de méditation. Le visage du Christ est tourné vers l’ange placé au centre de la composition, lequel le regarde, tandis que l’autre ange s’abandonne à la tristesse, les yeux baissés, la tête appuyée sur sa main. L’œuvre, monumentale en dépit de son échelle réduite, se révèle intensément pathétique de par la juxtaposition du Beau (le corps juvénile et lumineux du Christ) et de la peine, accentuée par un ciel menaçant, la qualité des coloris (rouge vif, bleu-gris, violet cendré, ocres, blanc lumineux…), une touche enlevée et floutant quelque peu les contours, les zones de contact entre différentes textures (la chair et la pierre, la plume et le nuage).

Giuseppe Sammartino, Christ mort reposant sur un linceul, 1753

J’évoquerai enfin le Christ mort sculpté réalisé en 1753 par Giuseppe Sammartino pour la chapelle Sansevero de Naples (chiesa di Santa Maria della Pietà), à partir d’un modèle en terre d’Antonio Corradini. Le Christ repose sur un épais matelas, la tête soulevée par deux oreillers, l’intégralité du corps recouvert par un léger linceul, marqué de plis fins et de jeux de transparence, dissimulant sa nudité tout en dessinant gracieusement ses formes.

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