De la nécessité de l’Art – 51e jour – Ann Veronica Janssens

Ann Veronica Janssens, bluette, 2006, exposition Dynamo, Grand Palais, juillet 2013

Difficile d’évoquer une installation telle que « Your blind Passenger » d’Olafur Eliasson sans songer au travail de l’artiste belge Ann Veronica Janssens, autre artiste à « sculpter la lumière » (et l’espace), elle aussi marquée par le mouvement Light and Space. L’approche n’est certes pas la même, Eliasson sondant la frontière fragile entre nature et artifice dans l’expérience esthétique tandis que pour Janssens, le rapport au corps -« le corps sans le corps […], susciter des espaces de sensations » dirait Guillaume Desanges-, l’expérience physique, priment, mais tous deux utilisent le brouillard et la lumière pour créer d’intenses effets sensoriels. L’artiste belge s’intéresse à un paradoxe, une matière impalpable -devenue matière plastique en soi dans les années 60 avec des artistes comme Dan Flavin, James Turrell, Robert Irwin-, la propension de la lumière à osciller entre le défini et l’indéfini. Les dispositifs immersifs qu’elle emploie, d’une grande économie de moyens -un « régime minimaliste de travail », « l’effacement comme geste signifiant », la « plénitude de l’absence » (Guillaume Desanges)-, souvent à base de lumière et de couleur, irradient l’espace et le débordent, transcendant sa représentation en jouant sur notre perception, modifiant notre rapport à l’espace. On pénètre cet espace hors du temps pour s’y perdre sans laisser de trace, favorisant par ailleurs, par notre présence physique, l’interaction des contraires : vide/plein, vertical/horizontal, transparence/obstruction, ouverture/enfermement. L’artiste joue aussi sur la densité de l’air, la température voire le bruit, tout élément susceptible d’interroger et de brouiller les limites du visible et d’interroger notre manière d’appréhender le temps et l’espace.

Dans une installation telle que « Daylight blue, sky blue, medium blue, yellow », 2011, on est totalement désorienté, en perte de contrôle, incapable de percevoir au-delà de quelques dizaines de centimètres, contraint à percevoir l’espace par le toucher, plongé dans une brume lumineuse d’une réelle densité, quasiment palpable, qui change de couleur au gré du déplacement (rose, jaune, bleu, avec parfois des chevauchements) et cette immersion dans la couleur en change la perception et, les couleurs étant chargées, culturellement, d’une riche symbolique –il n’est que de songer aux ouvrages de Michel Pastoureau-, d’un grand pouvoir évocateur, l’œuvre, quoiqu’abstraite, s’ouvre à une multitude d’associations et de pensées tout en se vivant de manière viscérale en l’absence de signification donnée d’emblée par la « représentation » et de par l’aspect non relationnel et l’absence de point de vue imposé, dans la tradition de l’art minimal. Cette plongée dans la couleur en recourant aux propriétés de la lumière interroge également la peinture ou certains phénomènes naturels séduisant nos perceptions au-delà de la dissolution de la matière et de l’objet. Elle nous confronte enfin au vide, à une instabilité visuelle, physique, temporelle, nous concentre sur notre processus de perception tout en constituant une expérience esthétique d’une réelle poésie. Les installations d’Ann Veronica Janssens révèlent notre capacité à voir le réel dans les vides laissés par les objets et occupés par des réalités immatérielles telles que les ondes, les énergies.

Le brouillard a des effets contradictoires sur le regard. Il fait disparaître tout obstacle, toute matérialité, toute résistance contextuelle, et en même temps il semble donner matière et tactilité à la lumière. […] Notre perception du temps s’y transforme, il y a un ralentissement. […] Tous les repères ont disparu, la lumière n’éclaire plus rien qui puisse faire autorité sur notre déambulation, nous sommes renvoyés à la surface de nos yeux, à une sorte d’amnésie à un espace intérieur qui ouvre des perspectives inouïes.

Ann Veronica Janssens

Par-delà les dispositifs immersifs fondés sur la lumière et la couleur, sans doute les plus efficaces et pertinents de par leur qualité esthétique et leur impact perceptif, Ann Veronica Janssens développe des pièces plus sculpturales, tel le superbe « Magic Mirror », 2012, présenté lors de l’exposition collective Dynamo au Grand Palais en 2013, grande feuille de papier irisée inscrite entre deux plaques de verre securit dont l’une a été brisée, créant sous l’effet de la lumière, des jeux d’éclats colorés. L’instabilité, les variations qui naissent au gré de la lumière et du déplacement du spectateur, posent la question de la nature de l’art dans sa matérialité propre ou l’expérience d’un rapport au monde. L’artiste a également réalisé des « aquariums » de verre cubique empli d’un liquide en suspension qui jouent avec la lumière et l’espace environnant ; des « sculptures de lumière » telles que « Rose », 2007 ou encore « Bluette », 2006, petite installation projetant la lumière de sept diodes dans un brouillard artificiel qui en rend perceptible les faisceaux sous la forme d’étoiles.

Enfin, lors de sa dernière exposition à la galerie Mennour, à Paris, elle présentait par ailleurs « Pégase », un lac changeant de paillettes turquoises dispersées au sol de la galerie (Pégase dans la mythologie fit naître la source Hippocrène d’un coup de sabot), comme une prolongation de la sculpture comme lieu d’un Carl Andre et une exploration de la matière dans sa beauté brute. « Si mon travail a un sens, il est là, dans cette perte de contrôle, cette absence de matérialité autoritaire, cette tentative d’échapper à la tyrannie des objets.» (Ann Veronica Janssens)

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