De la nécessité de l’Art – 7e jour – Tondi

Fra Filippo Lippi, madonna con Gesu Bambino_galerie Palatine, Palazzo Pitti_Firenze_16 juin 2019

Le tondo, de l’italien rotondo, se développe particulièrement dans l’Italie de la Renaissance, quoiqu’il ait des précédents antiques (l’oculi -que renouvelle magistralement Mantegna dans la Camera dei Sposi de Mantoue (1465-1474)-, le clipeus des sarcophages romains…et bien sûr, nombre de peintures grecques sur coupe) et que quelques chefs-d’œuvres ultérieurs reprendront ce format contraignant (l’autoportrait au miroir convexe de Parmigianino, 1524, la Méduse de Caravaggio 1595-1598, le Bain turc d’Ingres, 1862 et même plusieurs natures mortes de Giorgio Morandi).

S’il est lié au départ à l’usage d’offrir aux femmes riches alitées après l’accouchement un plateau rond pour leur porter leur nourriture (« il desco da parto »), plateau orné de scènes évoquant la naissance ou la famille, le format se développe ensuite dans la peinture religieuse, de paysage et de portraits. La difficulté du format rond consiste à créer une composition harmonieuse tout en s’adaptant à un support qui n’a ni base ni hauteur. Par ailleurs, le cercle a une valeur symbolique et renvoie à l’idée de perfection et d’infini, d’où un certain renouveau des édifices à plan centré à la Renaissance -dont le plus célèbre est peut-être le Tempietto de Bramante à Rome, 1502- sans parler des recherches d’un Vinci sur la quadrature du cercle, problème insoluble visant à construire un carré qui aurait la même surface qu’un cercle (l’Homme de Vitruve, 1490, récemment exposé en témoigne magistralement). Le fait d’encercler, de clôturer participerait par ailleurs des actes fondamentaux du bâtir.

Certains des plus beaux tondi de l’histoire de l’art sont conservés à Florence mais je ne m’arrêterai ni sur le Tondi Doni de Michelangelo, 1505-1507, ni sur la Madonna del Magnificat de Botticelli, 1483, ni sur la Madonna della seggiola de Raffaello, 1513-1514, ni enfin sur les évangélistes de la capella Capponi de Pontormo, 1525. J’évoquerai ici le maître de Botticelli, Fra Filippo Lippi et son chef-d’œuvre, l’une de mes grandes redécouvertes florentines, le Tondo Bartolini de la Galleria Pitti (1452). L’œuvre, d’1m35 de diamètre, représente une Vierge à l’enfant au premier plan, imposante et fascinante de grâce et de douceur avec, de part et d’autre, des scènes de la vie de Sainte-Anne. L’artiste y déploie, malgré la contrainte que représente le format circulaire, tout son talent. Le visage idéalisé de la Vierge constitue précisément le centre du panneau dont il est également le centre spirituel, l’objet premier de vénération, avec le Christ délicatement posé sur ses genoux égrenant une grenade symbole de fertilité et prémonition de la Passion.

Filippo Lippi incarne à merveille le primat du dessin sur la couleur dans la Florence du XVe siècle : un trait clairement marqué, délicat, qui caresse les courbes et les mouvements et se répète autour des figures élancées. C’est toutefois dans la figure raffinée de la Vierge qu’il atteint la plus grande épure, optant pour des coloris clairs, aux dégradés subtils de roses, blancs et verts, qui renforcent la délicatesse de la ligne. L’air semble par ailleurs circuler entre les figures, la maîtrise de la profondeur, accompagnée par une architecture complexe et étagée, leur ménageant un ample espace fictif. Les scènes latérales -qui forment presque deux segments du cercle- représentent, conformément à un procédé narratif du temps qui consiste à condenser sur une même toile des évènements relevant de temporalités diverses, la rencontre de Joachim et d’Anne à la porte dorée, à droite, et la naissance de Marie, sa mère reposant sur un lit, à gauche. L’artiste parvient à merveille à unifier les deux scènes par d’admirables servantes qui s’animent près de sainte Anne, aux drapés d’une grande légèreté rappelant les drapés mouillés antiques, modelant leurs corps gracieux, accompagnant leurs mouvements, motif que reprendra Domenico Ghirlandaio à Santa Maria Novella en 1485-1490.

Lippi Filippo, madonna col bambino e due angeli, 1460 65, Uffizi, Firenze, juin 2019

L’artiste réunit ainsi la spatialité inédite du Masaccio de la capella Brancacci et l’humanisme religieux d’un Fra Angelico tout en atteignant une incroyable harmonie par la profondeur spatiale et la distance temporelle qu’il parvient ainsi à traduire, la douceur et la répartition remarquablement équilibrée des couleurs, la délicatesse caractéristique du trait que l’on retrouve dans nombre de toiles de l’artiste et particulièrement la merveilleuse Vierge à l’enfant avec deux anges des Offices, 1465 -portrait présumé de Lucrezia Buti, l’aimée de Lippi tandis que l’ange qui se tourne vers nous pourrait être le jeune Filippino-… Vasari dit de lui :

Insomma fu egli tale che ne’ tempi suoi niuno lo trapassò, e ne’ nostri pochi : e Michelangelo l’ha non pur celebrato sempre, ma imitato in molte cose.

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