De la nécessité de l’Art – 9e jour – Vanités

Philippe de Champaigne, Vanité, 1645_Soleils noirs, Louvre Lens, août 2020

Vanité des vanités, dit Qohélet ; vanité des vanités, tout est vanité. Quel profit trouve l’homme à toute la peine qu’il prend sous le soleil ? Un âge va, un âge vient, mais la terre tient toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche, il se hâte vers son lieu et c’est là qu’il se lève. Le vent part au midi, tourne au nord, il tourne, tourne et va, et sur son parcours retourne le vent. Tous les fleuves coulent vers la mer et la mer n’est pas remplie. Vers l’endroit où coulent les fleuves, c’est par là qu’ils continueront de couler. […]Ce qui fut, cela sera, ce qui s’est fait se refera, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil !

Paroles de Qohébet, fils de David, roi à Jérusalem, l’Ecclésiaste, Bible de Jérusalem

J’évoquerai ce jour l’une des vanités les plus fascinantes de l’histoire de l’art, conservée au musée Tessé du Mans et que j’ai eu le bonheur de contempler lors de l’exposition « Vanité, mort que me veux-tu ? » proposée par Alain Tapié à la fondation Yves saint Laurent en 2010. Il s’agit de la Vanité, parfois appelée allégorie de la vie humaine, de Philippe de Champaigne, 1646. Posée sur une table d’autel de pierre, un crâne, d’une frontalité redoutable, nous fixe de la béance de ses orbites, flanqué de part et d’autre d’un petit vase contenant une tulipe, fleur objet d’importantes spéculations au XVIIe, synonyme de beauté et de richesse, mais dont un pétale est tombé –rappelant le déclin inévitable de tout être vivant-, et d’un sablier. Outre la frontalité brutale de la composition et la virtuosité technique de l’artiste que l’on observe particulièrement dans le cristal du vase et du sablier et la lumière qui les traverse, c’est l’incroyable épure de la toile qui surprend et fascine, loin des riches vanités de la seconde moitié du XVIIe siècle, occasion d’une exubérance de détails atténuant quelque peu le message moralisateur du tableau et l’appel à la méditation.

Elle ouvre l’espace à la monumentalité infinie et à l’intemporalité de l’exercice spirituel.

Alain Tapié, « les vanités dans la peinture au XVIIe siècle », Musée du Petit Palais, Paris, 1990-1991

La vie, la mort, le temps : l’artiste les représente sous la forme de trois états, rigoureusement symétriques et posés sur un même plan, sur un fond noir qui ne ménage aucune échappatoire au regard et fait écho aux orifices du crâne, le végétal, l’animal et le minéral. La tulipe, rouge telle une flamme, évoque la fragilité de l’existence et annonce déjà la mort. Celle-ci est incarnée par le crâne, -écho du crâne d’Adam présent dans les Crucifixions afin de rappeler que la mort est le châtiment infligé par Dieu à tout homme pour le péché originel- saisissant de naturalisme (Champaigne, formé à Bruxelles, sa ville natale, participe des Ecoles du Nord), au centre de la toile, tandis que le sable qui s’écoule dit l’écoulement du temps. L’artiste nous rappelle que la beauté, les plaisirs, la science et les richesses ne durent qu’un temps et qu’il faut méditer dès à présent sur le salut de notre âme, dans l’esprit de Port-Royal.

La Vanité de Champaigne a été peinte après la mort de Louis XIII et de Richelieu, à l’époque où l’ancien peintre préféré du cardinal devient, vers 1646-48, date de sa rencontre avec Port-Royal, « le peintre du jansénisme », son esthétique austère entrant en profonde adéquation avec l’esprit de Port-Royal, esprit attaché aux images mais exigeant un respect scrupuleux de la Bible et le rejet de toute superfluité. Selon Louis Marin, cela marque une profonde mutation dans sa peinture en ce que la sensibilité janséniste met à l’épreuve la représentation picturale, « mise à l’épreuve de la représentation […] avec tout ce que cette expression peut impliquer de tension éthique, de travail de l’affect, d’ascèse de l’imagination et de la sensibilité ; mise à l’épreuve par laquelle la représentation de peinture […] retrouverait les valeurs et les puissances du mystère religieux ». La peinture devient alors un « instrument de méditation, moyen d’action et d’adoration »

http://www.amisdeportroyal.org/societe/index.php/vanite/http://filiation.ens-lyon.fr/default.htm

L’œuvre s’inscrit par ailleurs dans une tradition de la vanité en peinture, amorcée au XVe siècle, les peintres s’efforçant d’exprimer par l’image le contenu des méditations religieuses. La peinture de vanités connaît certainement son apogée au XVIIe siècle, le thème étant traité soit à partir de la Figure (avec le thème des âges de la vie), soit à partir de l’Objet (avec ses déclinaisons : l’écoulement du temps, le caractère éphémère du savoir, des plaisirs, du pouvoir, des richesses et même de l’art –soupçonné parfois de séduire les sens, de détourner du dépouillement intérieur qu’exige la foi-, l’ex-voto). Elle se développe particulièrement dans les Ecoles du Nord où la représentation d’objets du quotidien favorise l’expression d’un savoir pictural des plus raffinés dans l’agencement des formes et des objets, d’une maîtrise technique, tout en permettant aux pays protestants réfractaires à toute dévotion aux images, à la représentation directe de Dieu, de transmettre néanmoins un message moral fort stigmatisant la vanité de la possession des biens terrestres. Les Ecoles italiennes, flamandes, françaises ou espagnoles, de tradition catholique ne sont toutefois pas en reste, exprimant le nécessaire abandon des biens terrestres à travers des figures de saints exemplaires méditant dans le « désert », avec pour tout bien un crucifix et un crâne.

Toutefois, reflet d’un questionnement essentiel de l’Homme face à sa mortalité tout en portant nombre de questions esthétiques et de potentialités plastiques, la tradition perdure, marquée par un remarquable renouveau à l’époque moderne et contemporaine. Il n’est que de songer à la tête de mort de Picasso, 1943, aux admirables suites de crâne réalisées par Yan Pei-Ming (2004-2005), par Philippe Cognée ou encore par Gerhard Richter en 1983 -qui, nous confrontant à un crâne solitaire, traité dans un certain flou photographique, vise surtout à rappeler le caractère trompeur de toute représentation illusionniste jusqu’à apparaître comme une anti-vanité-, au « gants-tête » d’Annette Messager, 1999, présenté dans la très belle exposition « c’est la vie ! Vanités, de Pompéi à Damien Hirst », au musée Maillol en 2010…

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