
GALERIE KARSTEN GREVE, Paris, 29 janvier- 21 mai 22
Le peintre allemand Lovis Corinth (1858-1925) fait l’objet d’une belle exposition à la galerie Karsten Greve, des œuvres tardives dont principalement des natures mortes florales d’une remarquable expressivité.
De fait, l’artiste a bénéficié d’une longue formation artistique à l’Académie des Beaux-Arts de Königsberg, à l’Académie de Munich puis à l’Académie Julian à Paris, auprès de William-Adolphe Bouguereau. S’il maîtrise ainsi parfaitement les techniques picturales, les surfaces lisses et finies, le traitement académique des sujets, il s’en éloigne à son retour en Allemagne et devient l’un des membres essentiels de la Sécession munichoise (1892) puis berlinoise (1901), participant ainsi de l’éclatement des corporations traditionnelles et des expériences picturales les plus avant-gardistes, préludes à l’expressionnisme et à l’abstraction.


La peinture de Corinth ne se laisse toutefois guère catégoriser, même s’il tend parfois vers l’expressionnisme ou l’impressionnisme –une toile comme « Chrysanthemen im Krug », 1918, vibrante d’énergie et de vie, fait écho aux chrysanthèmes de Caillebotte ou au jardin de Giverny de Claude Monet-après des débuts caractérisés par un académisme naturaliste. Sa rencontre avec le marchand Paul Cassirer lui permet de découvrir les œuvres de Cézanne et Van Gogh dont il admire la liberté à l’égard des règles au profit du geste et de la couleur.


Après la 1r guerre mondiale –période présentée dans l’exposition- Corinth devient un artiste sombre et profond, mélancolique et replié sur lui-même, qui fait surgir les choses, la nature et les êtres dans l’épaisseur de la peinture. Il exprime le passage du temps, l’angoisse existentielle, d’un geste virtuose, posant la peinture avec des touches vigoureuses et mouvementées, en diagonale, dans une matière en relief, optant pour des cadrages des plus audacieux. Si son travail est apprécié et reconnu dans les années vingt, l’artiste représentant l’Allemagne à la Biennale de Venise en 1922, la décennie suivante, avec la montée du nazisme, le qualifiera d’artiste dégénéré.


Si Corinth est le peintre des sens, traitant de manière obsessionnelle de l’amour, du sexe ou de la mort à travers des thèmes mythologiques, littéraires ou religieux traditionnels, il se distingue par son approche subversive, une nudité nullement gracieuse, des gestes et des expressions outrés. S’inspirant de la touche de Hals ou de Rembrandt, l’artiste oscille rapidement entre réalisme et émotion brute et subjective. De fait, il s’agit de moins en moins dans sa peinture de mimésis mais d’ »un équivalent plastique brut et sensuel », d’une grande puissance, flirtant avec l’expressionnisme (Serge Lemoine, Orsay, 2008). Une peinture de l’expressivité.


Les natures mortes exposées témoignent des recherches plastiques de Corinth et sont emblématiques de sa période tardive de par la violence de leur touche, la présence sensuelle de la couleur, l’autonomie croissante de la peinture. La peinture de nature morte florale, comme celle de paysages, s’intensifie de fait dans les dernières années de l’artiste s’agissant de genres permettant de mettre en exergue l’expressivité de la peinture en tant que telle, avec ses qualités propres (composition, traitement de la surface, touche apparente, intensité et autonomie des couleurs) par-delà le rendu précis d’un sujet, et l’amour profond de l’artiste pour la nature.


Les formes se dissolvent peu à peu, les couleurs s’entremêlent, les surfaces se chevauchent, ce que renforcent un point de vue rapproché, une matière épaisse et une touche brutale. La superbe toile « Flieder im Kelchglas », de 1923, témoigne admirablement de cette évolution, entre figuration et abstraction. La forme semble secondaire, parfois simplement suggérée, tandis que le bouquet de fleurs et le fond se mêlent dans un camaïeu de bleus d’une délicatesse époustouflante. Il en est de même dans « Amaryllis, Flieder und Anemonen », 1920, où les fleurs débordent du cadre et nous entrainent dans l’espace pictural, ou encore dans « Blumen im Bronzekübel », 1923, où prime le plaisir de l’acte de peindre.

Cette peinture, qui fouille violemment la surface du tableau, aura une belle postérité à travers les œuvres d’Otto Dix, de Willem de Kooning et des expressionnistes abstraits, de Francis Bacon, de Lucian Freud, de Cy Twombly ou encore d’Anselm Kiefer, auteur d’un beau triptyque structuré par des tournesols fanés, symboles de vanité, en hommage à Corinth (« Pour Lovis Corinth. Autoportrait au squelette », 2007) lors de l’exposition monographique que lui consacra le Musée d’Orsay en 2008.