Décors peints maniéristes à Firenze

Pontormo, deposizione_Cappella Capponi_san Felicità, Firenze_14 juin 2019

La richesse des décors peints florentins ne se limite pas aux débuts de la Renaissance. Le maniérisme, déjà contenu dans certaines œuvres de la Renaissance -avec sa tendance à rompre l’équilibre et le canon classique, ses musculatures exacerbées, ses corps contorsionnés, ses coloris acidulés, son érotisme…- naît tout autant dans l’atelier de Raphaël (Giulio Romano à Mantova, notamment) que dans la Firenze des Medici (capella di Eleonora, palazzo Vecchio, Pontormo, capella Capponi, Pontormo etc. sans rappeler les sculptures déjà évoquées de Cellini ou Giambologna). Il découle particulièrement de l’impact d’une œuvre perdue, réalisée par Michelangelo en compétition avec Vinci : « la bataille de Cascina » était en effet destinée au mur de la salle des Cinq Cents, au palazzo Vecchio, qui faisait face à « la Bataille d’Anghiari ». « La bataille de Cascina » apparaît aux artistes comme une grammaire visuelle de nus anatomiques, de gestes et expressions corporels, l’artiste privilégiant le moment précédant la bataille, la représentation des corps prêts au combat, aux musculatures déployées ou contractées, tandis que certaines dissonances du « Tondo Doni » annoncent la palette maniériste.

La capella Capponi, dessinée par Brunelleschi et sise dans la petite chiesa santa Felicità, à deux pas du Ponte Vecchio, a été peinte par Pontormo et Bronzino, son apprenti, vers 1525. La coupole, détruite, représentait Dieu et les patriarches, tandis que l’on peut toujours admirer les Evangélistes dans les tondi des retombées des pendentifs, attribués pour partie à Bronzino (st Matthieu, st Marc, tandis que St Jean et st Luc seraient de la main du maître), une Annonciation à fresque et l’impressionnante pala de Pontormo, peut-être son chef-d’œuvre, une Déposition du Christ saturée de personnages dans la tradition de l’horror vacui maniériste (vers 1526). On remarque les raccourcis audacieux, les postures instables, les corps michelangelesques, tout en force et en torsion, les coloris tout à la fois raffinés, audacieux et contrastés, se détachant parfois sur des fonds sombres, l’intensité des expressions, bouleversant les visages tout comme les corps…. La Déposition détonne par sa composition, tout à fait inédite, constituée d’un entrelacs de corps, de formes, de drapés, en forme de pyramide renversée, tout comme par son thème -à mi-chemin entre une Pietà et une Déposition. Si l’on retrouve la torsion du corps du Christ de l’une des pietà de Michelangelo (Vatican, 1498), ce corps ne repose toutefois pas sur les genoux de la Vierge, laquelle gesticule de douleur tout en s’évanouissant, mais sur l’épaule d’un jeune homme désemparé (un ange ?), plus ou moins agenouillé sur un drapé, tandis qu’un second porteur le soutient par les aisselles, dans une posture quelque peu instable et dansante. Au centre de la toile, l’artiste a mis l’accent sur la séparation, un contact des plus subtils unissant encore la mère et le fils.

Bronzino, cappella di Eleanore_Palazzo Vecchio, Florence_16 juin 2019

Par-delà la belle suite de tableaux maniéristes, notamment des portraits, du musée des Offices, ou encore la « Résurrection de la fille de Jairus » de Bronzino à santa Maria Novella, les superbes dessins de Pontormo inspirés des chaires de Donatello à san Lorenzo, c’est au Palazzo Vecchio, chef d’œuvre architectural attribué à Arnolfo di Cambio (fin XIIIe) cube massif et fortifié autour d’une cour centrale, surmonté d’une tour clocher, au puissant bossage et dont l’essentiel des décors peints a été confié par Cosme 1r à Vasari, qu’il faut chercher d’autres décors maniéristes majeurs. L’essentiel du décor peint au Palazzo Vecchio entend asseoir la légitimité politique de Cosme 1r, le duc, soi-disant prédestiné- s’identifiant à son Etat comme à des héros bibliques (David, Moïse, Joseph) et y faisant représenter l’histoire de ses ancêtres, ses propres conquêtes militaires et sa dynastie. Bronzino est l’auteur, entre 1541-1545 (malgré des modifications ultérieures), d’un admirable décor peint, à sujets bibliques et à vocation dévotionnelle, pour la chapelle d’Eleonore de Tolède. L’ensemble est structuré autour d’une peinture d’autel représentant une Lamentation ou une Pietà, le Christ reposant sur les genoux de sa mère, entourée par Jean, Madeleine et les autres Marie, Nicodème et Joseph d’Arimathie, tandis que des anges au ciel portent les instruments de la Passion et même un calice, rappelant le sens eucharistique de cette mort. La « Lamentation » se révèle en étroite relation avec les fresques latérales de la chapelle, consacrées à l’histoire de Moïse, l’Ancien Testament préfigurant le Nouveau (le frappement du rocher, la manne, le passage de la mer Rouge..). Par-delà le sens complexe de ce décor, les jeux de correspondances, les allusions politiques, on relève comme chez Pontormo, les raccourcis audacieux, les références michelangelesques, les coloris recherchés, l’expressivité des corps et des visages…

Studiolo di Francesco 1er_Palazzo Vecchio, Florence_16 juin 2019

La salle des Cinq Cents (1565), d’une hauteur de plafond tout à fait imposante, d’autant que ce dernier est couvert de fresques sur l’histoire de Firenze et du Grand-Duché, de même que l’ensemble des appartements princiers, et mérite bien entendu le détour, tout comme le studiolo de Francesco I (1570-75), destiné à sa collection de livres et instruments scientifiques, couverts de peintures et de statuettes en bronze, l’un des rares studioli conservés.

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