
MUSEE MAILLOL, Paris, Février-Juin 2010
Vanitas vanitatum dixit Ecclesiastes vanitas vanitatum omnia vanitas ; quid habet amplius homo de universo labore suo quod laborat sub sole ; generatio praeterit et generatio advenit terra vero in aeternum stat.
la Bible, Ecclésiaste
Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité. Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours.
La vanité a pourtant souvent un sens plus large et s’incarne dans bien d’autres signes –des fleurs qui doucement se fanent, une bougie qui se consume, des fruits que la corruption entame-, dans l’histoire de l’art, mais le crâne semble se suffire à lui-même et l’on note une longue tradition d’évocation symbolique de la mort à travers la possession, la transformation d’objets en forme de crâne, la représentation de ce fragment d’humanité qui demeure quand le reste a disparu et auquel on peut toujours s’identifier.
Des crânes en os, en tissu, en diamants, en mouches, en relief, en verre ; des crânes sculptés, peints, photographiés, radiographiés, dessinés, enluminés, projetés envahissent notre contemporanéité visuelle, ce dont témoigne à merveille la sélection d’œuvres présentées dans l’exposition « C’est la vie ! Vanités de Pompéi à Damien Hirst » mais tout cela ne provoque plus ni angoisse, ni dégoût -ou bien peu, simplement une mise à distance du réel, une confrontation à la mort au-delà de « l’objet » crâne toujours réinterprété, toujours semblable et toujours néanmoins…hermétique. Une telle avalanche de crânes que « l’objet » même disparait pour ne laisser qu’une pensée sur ce dont il est le signe et qui met en échec la pensée, précisément. Dommage que les liens entre Eros et Thanatos ne soient que si peu évoqués (à l’exception de Jim Dine et quelques autres).
Le musée Maillol nous confronte ainsi au thème de la vanité dans sa représentation la plus saisissante, en un très beau parcours qui s’étend chronologiquement du remarquable memento mori antique, en mosaïque, de Pompei du 1er siècle avant JC (musée archéologique de Naples), jusqu’aux œuvres les plus contemporaines, volontiers plus agressives, en passant par nombre de représentations plus pacifiées soulignant la brièveté de la vie et l’inutilité des biens terrestres. Le thème se révèle donc fondamental, universel, par-delà les générations, les écoles stylistiques, les civilisations, en ce qu’il rappelle l’homme à sa condition de mortel, entre présence et absence, trace et oubli, vide et sacré, toujours renouvelé et particulièrement présent dans la contemporanéité en prise avec la crise écologique, la désacralisation de la vie et de la mort, la perte de sens, d’autant que la mort est décidément vendeuse.
Les premières figurations du squelette comme symbole de la fuite du temps semblent remonter à la Grèce hellénistique et aux impressionnantes mosaïques de Pompéi telles que le superbe Memento Mori de Naples, qui représente un crâne sur des ailes de papillon elles mêmes sur une roue et surmonté d’un niveau de maçon dont les extrémités reposent sur un sceptre et un bâton, symboles respectifs de richesse et de pauvreté. Le crâne et le papillon incarnent quant à eux le corps et l’âme, en équilibre précaire durant la vie, car livrés à la roue, changeante, du Destin. Il s’agit là d’une allégorie de la vie dont la disparition ne laisse qu’une certitude, la Mort.
C’est toutefois à la fin du Moyen-Age, après la Grande Peste et l’omniprésence quotidienne de la mort, qu’apparaît progressivement une vision terrifiante de celle-ci avec le récit des trois vifs et des trois morts, les triomphes de la Mort et les danses macabres puis des transis particulièrement réalistes dont le plus célèbre est celui de Ligier Richier pour le tombeau de René de Châlon en 1545. Qu’il s’agisse de la mort collective ou de la mort individuelle, il importe alors de rappeler au chrétien la vanité des biens terrestres et l’universalité de la mort, qui touche le paysan comme le roi.


Le XVIIe siècle de la réforme catholique renouvelle cette iconographie macabre, tout particulièrement le Caravage dont le saint François de la galleria Barberini, 1606, tout comme le superbe st Jérôme de la galleria Borghese, confère au crâne, par sa composition et le travail inédit de la lumière, une place aussi fondamentale que celle du saint tout en atteignant une gravité impressionnante en ne peignant pas le tragique de la mort, mais son évidence. L’admirable Madeleine pénitente de Domenico Fetti (Accademia,Venezia, 1623), qui reprend la pose méditative de la Mélancolia I de Dürer (1514), la tête toutefois penchée sur le crâne, l’extase de st François de la Tour (copie du Mans, 1640-45), celui incroyablement épuré –ce qu’accentue le violent clair-obscur-, absorbé dans la méditation des fins dernières évoquées par le crâne, de Zurbaran (Milan, 1635) s’inscrivent dans cette tendance.
Tandis que peu à peu certains genres artistiques prennent leur autonomie à l’égard de la peinture d’histoire, la nature morte s’affirme et l’une de ses déclinaisons majeures est la vanité, nature morte à caractère moral, incitation chrétienne au détachement du monde terrestre et à l’acceptation sereine de notre destinée de mortel avec la perspective de la résurrection.

Le positiviste XIXe siècle semble moins friant de ces représentations victorieuses de la mort et ce en dépit des guerres de la Révolution, de la Terreur et de la sensibilité mélancolique des romantiques, à quelques remarquables exceptions près dont la superbe trinité de crânes de Géricault, vanité profane datée de 1812-14, loin de tout espoir religieux, comme si l’Enfer régnait désormais sur terre.
Les crânes de Cézanne sont davantage des jeux formels, comme ses pommes, que des appels à la méditation existentielle. Dans sa nature morte, crâne et chandelier de 1866-67, œuvre de jeunesse du maître aixois, le thème du memento mori présent par le crâne, une bougie éteinte, une rose qui se fâne, est traité de manière novatrice, entièrement au couteau, initiant une tendance vers l’abstraction formelle. Les crânes qui pullulent dans les toiles de James Ensor semblent dénués de toute dimension métaphysique : après la mort de Dieu annoncée par Nietzsche, l’artiste se transfigure en martyre et en prophète, en nouveau Christ, l’art devient une religion laïque.
Les deux guerres mondiales du XXe siècle rendent aux représentations de la mort leur acuité, davantage toutefois à travers une dénonciation de la cruauté, de la barbarie, du nazisme, que de la mort (Otto Dix, John Heartfield, Erwin Blumenfeld, Hitlerfresse, 1933 –photomontage où l’artiste superpose au portrait du führer une tête de mort, Picasso, tête de mort, 1943, crâne et pichet, 1945, nature morte caractérisée par une forte géométrisation et un sentiment d’enfermement spatial).
Voir un crâne devant moi ou une personne vivante, la différence devient minime ; le crâne prend pour finir une présence vivante, il est plus proche d’une tête vivante que de n’importe quoi, ce qui m’a toujours troublé.
Alberto Giacometti


Dans l’art contemporain, la vanité tend à se vider peu à peu de son sens pour devenir un motif omniprésent, dénué de tout effroi. Les crânes de Gerhard Richter, contemporains de toiles abstraites aux couleurs vibrantes, en témoignent admirablement, procédant, par leur agencement clinique, leur froideur, leur indifférence, d’une désacralisation sinon d’une mise à mort de la peinture. On constate toutefois au fil du temps une oscillation durable de la vanité entre des représentations chargées de sens et d’émoi, d’autres relevant davantage d’un genre codifié voire d’un pittoresque morbide ou d’une simple mode.


Si l’on ne peut en fin de compte que constater à regret la cohabitation d’œuvres tout à fait remarquables de Caravage, Géricault, Ernst (Quasimodo genetis, 1956), Witkin (Cupid and centaur, 1992), Richter, Mapplethorpe (autoportrait 1988), Cognée (Vanité 9, 2006), Messager (Gants-tête, 1999), Boltanski (théâtre d’ombres, 2009), Barcelo (Grani amb Taronja, 2007), Parmiggiani (sans titre, 2006), Yan Pei Ming (crâne, 2004) avec des représentations mineures ou à la réputation exagérée (Hirst, Fabre, Veilhan…), l’absence de la magistrale vanité de Philippe de Champaigne du Mans et plus encore celle d’une vraie réflexion plastique et symbolique sur la vanité, la sélection propose néanmoins un beau panorama des modes de représentation de la mort.


















merci beaucoup pour vos services qui nous sont d’une grande aide.
Avec plaisir, merci pour votre commentaire!
J »avais adoré cette exposition ! Merci pour cette belle sélection sur ce sujet passionnant !