CITE DE L’ARCHITECTURE ET DU PATRIMOINE, Novembre 2019-Mars 2020
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Procédant de l’intellect, le dessin, père de nos trois arts – architecture, sculpture et peinture -, élabore à partir d’éléments multiples un concept global. Celui-ci est comme la forme ou idée de tous les objets de la nature, toujours originale dans ses mesures. Qu’il s’agisse du corps humain ou de celui des animaux, de plantes ou d’édifices, de sculpture ou de peinture, on saisit la relation du tout aux parties, des parties entre elles et avec le tout.
Giorgio Vasari, Le Vite, cité par Pascal Bonafoux, http://www.diptyqueparis-memento.com/…/disegno-dessin…/, Vu le 4/3/2020
La cité de l’architecture et du patrimoine propose une remarquable exposition sur le dessin d’architecture à partir d’une sélection de pièces de l’une des plus grandes collections de dessins d’Europe, celle de l’Albertina Museum de Vienne (près de 50 000 dessins, 200 maquettes, des carnets d’esquisses etc.), détentrice, entre autres, d’un millier de croquis de Francesco Borromini issu de l’ancienne bibliothèque de la Cour habsbourgeoise, figure essentielle du baroque architectural romain. Le parcours décline différentes thématiques relevant d’éléments constitutifs (couleur, illusion de l’espace, ornementation), de types de réalisations (coupole, façade, pont et fontaine, architectures commémoratives, ornementation et rapport entre sculpture et architecture…), de courants architecturaux (historicisme, modernité…), etc.

à gauche, projet de transformation de la façade de St Pierre par Rainaldi, 1645-46_Trésors de l’Albertina, cité de l’architecture, Paris, 29 février 2020
Parmi les feuilles des plus remarquables, j’ai relevé une étude du Bernin pour le couronnement du baldaquin de st Pierre, 1631, d’une incroyable spontanéité, tout à la fois dynamique et efficace, réalisée à la sanguine et à la plume ; deux feuilles de Borromini consacrées à la Sapienza : une projection de l’église Sant’Ivo, 1632-33, fondée sur un triangle dans lequel s’inscrit le tambour à six lobes et la coupole à 12 degrés et un fascinant projet pour la lanterne de la même église, 1649-52, qui présente tout à la fois l’aspect extérieur et l’espace interne, la structure de la lanterne fabuleusement spiralée -confrontée au projet de transformation de la façade de St Pierre par Rainaldi, 1645-46 où l’on note encore le campanile proposé par Bernin- ; ainsi qu’une coupe bicolore des plus élégantes de la façade du couvent Smolny réalisée par Rastrelli, 1748.

A l’entrée de l’exposition, on note une sublime esquisse de Luigi Vanvitelli, architecte baroque, fils du peintre hollandais Caspar van Wittel, pour la cathédrale de Milan, 1745, tout à la fois précise et extrêmement enlevée, réalisée à la plume et au lavis dans l’esprit gothique de l’édifice tout en détaillant l’effet d’illusion spatiale. Il réunit ainsi une centaine de pièces qui montrent l’évolution du dessin d’architecture du XVIe siècle (Giulio Romano, vue orthogonale de la porte du Té, 1530-36, palais manifeste de l’architecture maniériste où l’artiste transforme le rôle porteur de certains éléments en pure ornementation et perturbe les règles de proportion traditionnelles) au déconstructivisme de la fin du XXe siècle (l’architecture fragmentée, sculpturale et asymétrique de Zaha Hadid), en passant par les maîtres du baroque (Borromini, Bernini, Rastrelli…), l’organicisme de Wright et des figures de la modernité viennoise, qui prônent épure formelle et recours à des matériaux et processus innovants (1r esquisse pour l’immeuble du Chicago tribune, 1922, Adolf Loos, d’abord réduit à un unique volume cubique monumental que l’architecte fait évoluer en colonne stylisée, un très beau projet pour la façade de la cathédrale de Berlin sous la plume d’Otto Wagner, 1891, entre derniers feux de l’historicisme, modernité et Sécession, également objet d’une exposition actuellement à la Cité de l’architecture).

Des dessins d’architectes se trouvent par ailleurs confrontés à des vues d’architecture réalisées par des peintres ou sculpteurs à la perception graphique de l’espace plus libre : une vue témoignant des complexes développements de la basilique st Pierre au XVIe, de Van Heemskerk, 1532-34, un très beau décor en trompe l’œil du Primaticcio, vers 1550, une vue étonnamment authentique d’une petite place quelconque de Venise croquée par Canaletto, qui rompt ici avec ses vues habituelles des édifices majeurs de la cité, une vue gravée et aquarellée de la villa Pamphili par Pannini, 1775, des vues scénographiques des Galli-Bibiena etc. Le parcours témoigne enfin du rôle du dessin d’architecture : définition du projet et détermination du mode de construction, études, propositions utopiques (dont un projet lunaire entre géométrie et retour aux origines, de Walter Pichler, 1963, le singulier projet de Clement Holzmeister pour la cathédrale de Belo Horizonte en forme de tiare papale ou pour une cathédrale à Rio de Janeiro, 1952, avec l’idée d’un autel central à rebours des prescriptions liturgiques ou encore le croquis pour la Nouvelle Marseille de Lois Welzenbacher, qui propose de réguler la Méditerranée par des barrages en conquérant de nouvelles terres…, 1930), exercices théoriques, dessin de présentation dans le cadre d’une commande ou d’un concours…
Un rôle(s) que le terme italien « disegno », qui recouvre tout à la fois le dessein (le projet intellectuel, l’intention, l’invention, la pensée en imagination de l’ordre, de la construction, de la distribution d’un bâtiment) et le dessin (le tracé du contour, par opposition à la couleur en peinture, dans toute sa diversité manifeste dans l’exposition : esquisse, coupe, plan, élévation, projection, vue en perspective…), exprime manifestement beaucoup plus pertinemment et qui demeure essentiel dans le processus de création quel que soit le développement de modes de représentation alternatifs à l’âge du numérique. Comme le résume Roland Recht dans son ouvrage sur le sujet, « Le dessin d’architecture rend intelligible ce qui fut d’abord du domaine de la pensée [et permet d’opérer] le passage de l’idée à la forme, [de la théorie à la pratique] ». L’auteur note par ailleurs la singularité du dessin d’architecture -par rapport à d’autres formes de « dessins préparatoires »- de par sa tendance à l’objectivité et le fait qu’il ne s’agit pas d’une simple transcription bidimensionnelle d’une pratique inscrite dans l’espace réel, qu’il représente certes un style architectural propre mais le fait par ailleurs dans un style graphique propre avec certaines conventions formelles et règles de transposition (échelle, symétrie, représentation frontale ou perspective, ombrés…).















