La ROMA del Caravaggio

En 2018, le musée Jacquemart André consacrait une remarquable exposition à Caravage à Rome, tour de force étant donné l’absence des deux grands cycles réalisés par l’artiste à la chapelle Contarelli de S. Luigi des Francesi et à la chapelle Cerasi de Santa Maria del Popolo. Alors que tant d’œuvres d’autel, en France, ont rejoint les cimaises des musées suite à la nationalisation des biens du clergé à la Révolution, on ne peut néanmoins que se réjouir de pouvoir contempler encore beaucoup de chefs d’œuvres in situ en Italie, dans le lieu même de leur création et telles que l’artiste les a pensées en tenant compte du cadre et des contraintes architecturaux.

La cappella Contarelli, acquise par le cardinal Matthieu Cointerel (Matteo Contarelli) en 1565 mais ornée seulement après sa mort, est à mes yeux la plus belle réussite de l’artiste. Les peintures ont été réalisées en deux temps, la Vocation de st Matthieu et le Martyre de st Matthieu dans un premier temps (1600), puis st Jérôme et l’ange, dont la première version a été refusée –œuvre détruite, révolutionnaire en ce qu’elle représentait Jérôme comme un pauvre travailleur las, la main guidée par l’ange dans l’écriture- et qui remplace une statue commandée tout d’abord à Muziano puis Cobaert représentant st Matthieu et l’ange, jugée insatisfaisante. Quoique la chapelle, située près du chœur, soit particulièrement sombre, il émane de la Vocation de st Matthieu une lumière et une puissance toujours aussi manifestes. L’artiste a placé la scène dans le bureau de la douane, Matthieu, anciennement Lévi, étant dépeint dans ses activités de gabelou avec ses compagnons, comptant l’argent lorsque le Christ, dont on ne voit que le visage et la main du fait de la présence de st Pierre, de dos, à ses côtés, fait son entrée et le désigne. La gestuelle unifie une composition constituée d’un rectangle horizontal -les gabelous attablés, impliqués dans les affaires du monde, en vêtements contemporains-, et un rectangle vertical –le Christ et st Pierre, debout, en vêtements antiques, hors du temps. Le Christ reprend le geste d’Adam dans la Création d’Adam du plafond de la Sixtine (Michelangelo), son propre geste, suspendu dans le vide entre les deux groupes, étant repris par st Pierre et Matthieu.

L’artiste concentre par ailleurs l’attention, par le croisement de deux grandes diagonales, la convergence des regards, sur l’évènement en cours quoique celui-ci soit comme en suspens. La force singulière de l’œuvre réside aussi dans ce choix de représentant l’instant de stupéfaction, d’indécision humaine, avant l’action. Le clair-obscur se fait signifiant, modelant avec hardiesse les formes, révélant le visage des hommes sur le point d’être convertis, en laissant d’autres, sciemment, dans une vaste zone d’ombre qui voile jusqu’au regard du Christ. La lumière, qui à l’inverse du martyre de st Matthieu, vient de droite, dramatise la scène tandis que la gestuelle la théâtralise au point de suggérer l’échange en cours et la fulgurance de la conversion. Les personnages se dessinent sur un fond neutre, brun. La couleur et le clair-obscur priment ici sur le dessin, créant une atmosphère expressive. Et par-delà cette rupture stylistique, Caravaggio rompt avec la représentation traditionnelle de la Vocation en plaçant la scène dans un intérieur relevant quelque peu de la scène de genre, tout en dépeignant un sujet pleinement d’actualité dans une église française dans une Rome en pleine contre Réforme, peu après la conversion d’Henri IV au catholicisme. A l’opposé, Caravaggio déploie une composition puissante et mouvementée inspirée des maîtres vénitiens, usant du répertoire maniériste (personnages-repoussoirs) et même d’une nuée, signe habituel d’une vision ou d’un miracle, mais auquel l’artiste n’aura plus recours. L’action dramatique, révélée par la lumière, se concentre sur le martyre en cours, et plus précisément sur le bourreau, représenté à demi-nu, saisissant fermement le poignet de Matthieu encore à terre, -levant la main dans un geste défensif et pour prendre la palme du martyr que lui tend un ange- avant d’asséner le coup mortel.

La chapelle Cerasi, elle aussi près du chœur et à peine postérieure à la chapelle Contarelli, réunit quant à elle les deux artistes majeurs du début du Seicento : Annibal Carrache et Caravaggio. L’œuvre de Caravaggio tranche, dans sa dominante de tons terreux malgré les pointes de bleu et de rouge des deux saints sur celle du bolonais, aux couleurs vives et puissantes, mais c’est surtout l’audace de ses compositions qui détonne : le corps renversé de st Pierre sur la croix, le corps en raccourci de st Paul, dominé par un énorme cheval. Dans la crucifixion de st Pierre, Caravaggio resserre la scène sur le martyr, représenté en vieil homme impuissant, et ses trois bourreaux, efficaces et anonymes. La composition, fondée sur les diagonales et les courbes des corps, qui créent une sensation de mouvement, appuyée par des raccourcis audacieux et le fort contraste entre la lumière et l’ombre, est particulièrement puissante. Quant à la conversion de st Paul, quoique proche du texte biblique, la représentation du maître est sidérante. Le saint, que l’on imagine tombé de cheval, les yeux clos, comme ébloui et terrassé par la lumière divine, est représenté en raccourci, les bras tendus, comme si la toile peinait à le contenir et très proche du fidèle qu’il inclut dans la scène. Le cheval, monumental, peut-être inspiré du Grand cheval de Dürer, semble incarner le terrestre par opposition à la lumière divine qui se reflète sur les rouges du manteau où est étendu Paul.

Caravaggio, Giuditta decapita Oloferne, 1600, Palazzo Barberini, Roma

A noter par ailleurs une exposition modeste mais non sans intérêt sur le caravagisme dans la collection Longhi aux musei Capitolini (il tempo di Caravaggio), et, toujours à Rome, quelques toiles de grande qualité telles que le St Jérôme écrivant de la galleria Borghese, la sublime Judith du palazzo Barberini ou encore le St Jean-Baptiste au bélier des musei capitolini, tous trois exposés au musée Jacquemart André, ou encore la fascinante déposition vaticane, 1602-1603, réalisée pour l’autel de la chapelle Vittrice de la Chiesa Nuova. Cette-dernière est construite sur un arc de cercle qui se développe en éventail depuis la pierre tombale jusqu’à la verticale, dessiné par la gestuelle dramatique des personnages (outre le Christ, la Vierge, Marie-Madeleine, Jean, Nicodème et Marie de Clopas) et la lumière qui éclaire les figures et le corps du Christ dont l’abandon est renforcé par la chute souple du drapé du linceul. L’artiste dépeint en réalité moins une traditionnelle déposition que le moment où le Christ est allongé par Nicodème et st Jean sur la pierre de l’onction. Une composition sculpturale, fondée sur un point de vue singulièrement bas, l’action étant comme suspendue avant de porter le corps dans le tombeau, le tout exaltant l’Eucharistie.

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