La Galleria Sabauda e il Palazzo Madama, Torino

Les ducs de Savoie furent manifestement davantage des bâtisseurs que des collectionneurs, d’où la relative modestie des collections muséales « classiques » au regard de la pinacothèque de Brera il est vrai enrichie par le prélèvement d’œuvres des églises et couvents à l’époque napoléonienne. Turin est probablement davantage active sur la scène artistique contemporaine avec la Galleria civica d’Arte Moderna e contemporanea, le Castello Rivoli ou encore la Fondazione Sandretto Re Rebaudengo mais n’étant que de passage dans la capitale piémontaise, je n’ai pu m’éloigner du centre historique et une seconde visite s’imposera pour les découvrir. Il n’en demeure pas moins que le Palazzo Madama et plus encore la galleria Sabauda comprennent quelques joyaux.

Le premier conserve un superbe portrait d’homme d’Antonello da Messina, le « portrait Trivulzio », réalisé en 1476 soit légèrement postérieur aux portraits d’homme de la national Gallery de Londres ou du très proche portrait de la galleria Borghese de Rome. L’homme est dépeint en léger raccourci, de trois quarts, la tête tournée vers la gauche, derrière un parapet qui porte la signature de l’artiste. Il s’agit peut-être du plus achevé des portraits de l’artiste dans sa quête d’équilibre entre la représentation analytique flamande héritée de Van Eyck et une certaine tendance à l’épure par la géométrie formelle, la perspective et la puissance du coloris. Antonello ménage un fort contraste entre le fond sombre, -sur lequel se détache cependant un couvre-chef noir dont l’étoffe qui tombe sur l’épaule de l’homme en projetant une ombre sur son vêtement, créant un effet de profondeur-, et le drapé rouge d’une lourde cape portée sur une chemise blanche à peine visible, vêtement habituel de la bourgeoisie marchande du XVe siècle. Un portrait lumineux, tout à la fois d’une grande précision dans le traitement des traits (sourcils broussailleux, légères rides du front, pommette saillante…) et du vêtement, le dessin des volumes et l’étude psychologique du modèle qui semble nous observer d’un regard hautain.

Le Palazzo Madama renferme également une importante collection de verres, de céramiques avec des exemples des principales cités productrices, principalement italiennes (Deruta, Castelli, Faenza, Urbino, Venise, Savona…) mais également chinoises et arabes, ainsi qu’un beau st Michel archange et le démon du Bronzino.

Les trois archanges de Filippino Lippi, 1477-78, sont indéniablement à mes yeux le chef d’œuvre de la galleria Sabauda. Œuvre de jeunesse témoignant par la physionomie des personnages, le style linéaire, élégant et sinueux et la délicatesse des coloris de sa formation au sein de l’atelier de Botticelli, les trois archanges constituent l’une de ses premières réalisations d’importance. L’œuvre est par ailleurs contemporaine des fresques de la cappella Brancacci de Lippi et ses personnages ont la même physionomie que l’ange qui y libère saint Pierre de prison. La toile se réfère à un épisode du Livre de Tobie où l’archange Raphaël, imploré par le père de Tobie, homme pauvre, honnête et aveugle, se fait le guide et le protecteur de Tobie pour recouvrir une dette en Médie. Tobie rapportera à son père le poisson qui lui permettra de guérir de la cécité, que le jeune homme tient à la main droite. Tobie est dépeint en mouvement vers la gauche, tenant la main de Raphaël. Les deux autres archanges sont identifiables par leurs attributs : Michel, à gauche, porte une épée et un globe surmonté d’une croix, symboles de sa victoire sur Satan et ses milices ; Gabriel, à droite, tient le lys blanc, symbole de pureté, qu’il offrit à la vierge de l’Annonciation. L’artiste opte pour un format paysager au cadrage resserré sur les personnages, laissant toutefois entrevoir un paysage clair et étendu animé de douces collines avec au loin, une ville et dont les tons froids contrastent harmonieusement avec les tons plus chauds des vêtements de Tobie et Michel.

Dans la même salle, on peut admirer le même sujet, apprécié à l’époque des marchands florentins souvent en voyage à l’Etranger, traité par Antonio et Piero Pollaiolo, une admirable Vénus de Botticelli et/ou son atelier, 1485-90, inspirée de la Venere pudica de Praxytèle dont elle reprend le mouvement pour cacher sa nudité et le déhanché sensuel, représentée sur un piédestal, vêtue seulement d’un voile et dont les courbes se détachent d’un fond sombre, ainsi qu’une Vierge à l’enfant de Desiderio da Settignano réalisée en relief « schiacciato » dans la tradition de Donatello mais dans un langage plus raffiné quoique nerveux et moins lié à l’antiquité. L’admirable Vierge à l’enfant de Lorenzo di Credi de la gallerie Sabauda témoigne quant à elle tout à la fois de l’influence des modèles de son maître, Verrocchio, et de celle de ses compagnons d’atelier. Œuvre dédiée à la dévotion privée et réalisée après 1485, le traitement des volumes, le tracé net des contours rappellent Botticelli tandis que la tête légèrement inclinée, le regard baissé, l’influence flamande sensible dans le paysage qui se dessine à travers une fenêtre ouverte, évoquent Vinci.

Ribera, Cristo flagellato, galleria Sabauda, Torino, 25 juillet 2020

Si la galleria contient également un bel ensemble de toiles vénitiennes (Tintoret, Veronese) et du XVIIe siècle : caravagesques (Gentileschi, Valentin de Boulogne…), œuvres de Francesco Cairo, Guido Reni, Guercino, Albani, un Rembrandt, je m’arrêterai pour finir sur un fascinant Christ de Ribera des années 1620-1630, inspiré de la période napolitaine du Caravaggio et reprenant un sujet traité en 1616-18. La toile est remarquable par le traitement vigoureux des formes et une tendance manifeste à la géométrisation des volumes. Le Christ est représenté quasiment de profil, les mains liées croisées devant lui, le dos courbé quoiqu’apparemment intact pour un Christ flagellé, le visage concentré en lui-même, de toute beauté.

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