
GALERIE MENNOUR, Paris (Matignon et st André des arts), 18 octobre 2021 – 29 janvier 2022
La galerie Kamel Mennour consacre une exposition à la couleur blanche, « Jours blancs », en écho à la série de photographies éponyme de Marie Bovo réalisée aux îles Lofoten en Norvège en 2012 (« Marie Bovo, jours blancs 00h03 », 2012). Une couleur qui résulte de toutes les couleurs du spectre et se voit déclinée à travers un bel ensemble de pièces sculptées ou peintes. Une couleur parfois mise en doute mais donc Michel Pastoureau nous rappelle que ce n’est qu’avec l’imprimerie que s’établit une équivalence entre le blanc et l’incolore. Auparavant, l’incolore était l’absence de pigmentation, soit la teinte du support (gris pour la pierre, marron pour le bois…).
Dans le langage, le blanc évoque souvent l’absence (nuit blanche, voix blanche, page blanche, balle à blanc…) mais spontanément, le blanc est associé à la pureté, à l’innocence, à la paix et la sagesse de manière quasi universelle (ou encore à la propreté), sans doute parce qu’il s’agit de la couleur la plus uniforme qui soit dans la nature. Il renvoie également à la lumière primordiale ou divine dont le revers est le blanc de la matière indécise, des fantômes. En Asie et dans une partie de l’Afrique, c’est la couleur du deuil.

Latifa Echakhch, sans titre XXX, 2012 
Pier Paolo Calzolari, bottoni metronomo, 1967
En dépit de la grande diversité des approches artistiques mises en présence, il se dégage de l’ensemble un sentiment de paix et d’épure, d’autant que les œuvres entrent en résonance avec le White Cube, espace d’exposition contemporain par excellence. L’accrochage donne par ailleurs lieu à des dialogues inattendus. A l’entrée de l’espace principal de la galerie, une photographie de Bovo voisine ainsi avec une toile de papier carbone marouflé blanc de Latifa Echakhch (« sans titre XXX », 2012) et « bottoni metronomo » de Pier Paolo Calzolari, 1967.

Anish Kapoor, untitled, 2017, albâtre 
Antoni Tapies, triptyque avec terre, 1976
Suit une belle confrontation entre un triptyque de Tapies et une pièce d’albâtre (du latin albus, blanc mat) d’Anish Kapoor (« untitled », 2017), une forme approximativement cubique majoritairement lisse aux contours toutefois atténués, bruts et dont l’une des faces est percée en son centre d’un cercle d’où émerge une forme pyramidale qui incite à regarder à l’intérieur. L’artiste joue entre le plein et le vide, l’externe et l’interne, la matérialité et l’impalpable.
Le vide n’existe pas vraiment car nous cherchons toujours à le combler par nos espoirs et par nos peurs. C’est pour cette raison que mes sculptures que l’on appelle « objets vides » contiennent une possibilité. Elles stimulent la pensée philosophique, mais n’apportent aucune réponse. Elles ne font que poser un contexte ; à vous de faire le reste du travail.
Anish Kapoor
« Triptyque avec terre », réalisé par Tapies en 1976 se caractérise par sa grande pauvreté, une grande part de chaque panneau semblant immaculé tandis que des traces terreuses, chargées d’une matière brune légère et floue comme animée de sens, occupent la partie inférieure des panneaux et que des signes (chiffres, croix…ancrés dans la matière, créant un relief, marques d’une violence jaillissante) scandent le haut de chaque panneau. Un vaste champ de bataille où les blessures se multiplient à l’infini, pour paraphraser l’artiste.
un jour j’ai tenté d’atteindre directement au silence. […] Les milliers de coups de griffes se sont changés en milliers de grains de poussière, de grains de sable…[…] m’ouvrant l’essence la plus intime des choses. […] Symbolisme de la poussière, « se confondre avec la poussière, voilà l’identité profonde, la profondeur interne qui joint l’homme et la nature « (Tao-to king), de la cendre, de la terre d’où nous procédons et où nous retournons […] mes tableaux […] s’étaient changés en murs.
Antoni Tapies
Déjà précédemment réunis par le galeriste en 2014 qui mettait ainsi en exergue une même attention portée aux matériaux, à l’aspect sculptural de l’objet, la contradiction assumée entre monumentalité et fragilité, la quête d’éternité, une dimension métaphysique à l’oeuvre, Kapoor et Byars dialoguent à nouveau avec la présence d’ « Eros », 1990, à proximité de « Untitled », 2017. On retrouve dans la pièce de Byars son intérêt pour les formes simples, sa quête de perfection et d’harmonie, ses références mythologiques, ici avec le mythe d’Eros, un Eros toutefois platonicien : non pas le dieu de l’amour mais une force universelle à maîtriser et à conduire vers la beauté, la vérité, la perfection, un créateur du cosmos.

La dernière salle de cet espace réunit des pièces de Jean Arp, Kawamata (« tree hut winter n°1 », 2021, maquette fait d’un assemblage minutieux et patient de matériaux de récupération sur lequel se greffent des cabanes), Morellet (« géométrie n°29 », 1983). Les concrétions humaines d’Arp sont une suite de sculptures biomorphiques dont les formes semblent s’engendrer mutuellement et établissant une correspondance entre la croissance du corps et celle de la nature. L’une d’elle voisine avec « papier peint oblique » de Jean Degottex, 1976, peintre abstrait qui ne cesse de réinterroger les moyens de la peinture dans une grande économie de moyens. Dans les années 1976-1979, réfléchissant sur le vide et l’espace pictural, il atteint une épure impressionnante, travaillant la surface et la matière du tableau, pliant, collant, déchirant jusqu’à faire de la toile même le corps de l’œuvre.

Ann Veronica Janssens, untitled, 2019 21 
James Bishop, untitled, 1980
Si l’on cherchera en vain la toile du peintre minimaliste Robert Ryman annoncée sur le site de la galerie (on devra, las, se contenter de pièces d’esprit minimaliste de James Bishop, créées dans les années 1980), le second espace de l’exposition (Matignon) propose également un bel ensemble d’œuvres, particulièrement celles d’Ann Veronica Janssens (« untitled », 2019-21), délicat bloc de verre optique où se réfléchit l’espace alentours, la perception primant pour l’artiste sur l’objet perçu, à proximité d’un plâtre blanc, lisse, de Michel François, d’où semble surgir une déchirure en acier (« sans titre », 2014), paysage fissuré, mise en tension des matières, de l’avant plan et de l’arrière-plan, réel et imaginaire, percée du mur dans la surface plane du mur.

Douglas Gordon, le nombril du monde, 2019 
Buren, Arabescato I, Blanc Thasos, 2015
Douglas Gordon expose un néon « je suis le nombril du monde », 2019, dégradé par l’artiste –plusieurs lettres sont déjà au sol- comme une exposition de sa vulnérabilité, de sa déchéance ; tandis qu’on retrouve Bovo et Morellet (« triptyque 45 n°1 », 2014, suite de trois carrés blancs minimalistes sciemment décalés) ainsi qu’une intéressante version des bandes blanches et noires de Buren en marbre de Thasos (« Arabescato I », 2015).










