
PALAIS DE TOKYO, 26 novembre 2021-20 mars 2022
Si le propos de la nouvelle saison du Palais de Tokyo, « Six continents, ou plus », est d’explorer un sens de la communauté, l’ensemble m’a paru singulièrement idéologique. A défaut de proposer des œuvres susceptibles de résonner en chacun d’entre nous, on se sent singulièrement exclu sinon culpabilisé par des approches qui, comme un trop grand nombre d’expositions actuelles, n’abordent la création que sous l’angle du genre, de l’identité sexuelle ou de la couleur de peau et de l’histoire post-coloniale. Si l’on observe bien un certain décentrement par le jeu des diasporas, des itinérances et des créolisations, la critique de conceptions trop réductrices de l’identité, de lectures trop univoques de l’Histoire, on peine à percevoir l’émergence d’une réelle hybridation transnationale, de véritables échanges culturels, plastiques, intellectuelles entre les hommes dès lors que tout un pan de cette culture soi-disant partagée par-delà les frontières n’est vue que sous l’angle de la colonisation, du racisme et de la domination de l’Autre –femme, homosexuel ou homme de couleur-.

Que l’on ne se méprenne pas sur ces mots : historienne de formation, je n’ai que trop conscience des horreurs dont l’Homme est capable, de son intolérance aux différences, siècle après siècle, mais la force de la création à mes yeux réside précisément dans sa capacité à atteindre l’essence de l’Humain, son angoisse existentielle, sa capacité à aimer, sa quête de sens, par-delà ses origines, son histoire, son identité sexuelle ou culturelle même si bien entendu elle s’en nourrit. Ne voir les œuvres que sous ce prisme me paraît extrêmement réducteur et échoue à traduire précisément le thème de l’exposition centrale de la saison, l’Ubuntu, cet espace commun, cette humanité dans la réciprocité, cette interdépendance en laquelle vivraient tous les êtres humains et qu’il s’agit urgemment de protéger en repensant notre rapport à la nature, aux territoires, à Autrui. De fait, à défaut de s’ouvrir à toute l’humanité, il s’agit principalement de sonder un certain imaginaire africain, sans faire appel aux artistes les plus talentueux de ce continent : Kentridge, El Anatsui, Rhode, Goldblatt, Muholi, Langa….
Quant à la qualité esthétique de ces propositions…elle paraît bien secondaire au regard de leur dimension politique. Difficile de trouver une œuvre qui retienne véritablement l’attention, qui nous touche par sa richesse formelle, son inventivité, son mystère et la pluralité d’interprétations qu’elle pourrait receler, la dextérité de son auteur. Les espaces dédiés à Aïda Bruyère ou Jay Ramier, censés témoigner de l’hybridation des cultures musicales, se révèlent ainsi d’une pauvreté affligeante, la première évoquant une boîte de nuit malienne désertée avec son décor de femmes érotisées, le second, l’héritage funk. Quant à la proposition de l’artiste australien Jonathan Jones, reproduction de plantes de l’Herbier National rapportées d’Australie par l’expédition Baudin commanditée par Bonaparte en 1800-1803 sous la forme de broderies réalisées par des migrantes et réfugiées australiennes, elle apparaît comme un protocole quelque peu répétitif et clinique et pêche à mettre réellement en évidence la manière dont l’interprétation et la compréhension d’autres cultures peuvent être modifiées par l’échange.


Si quelques travaux sont à retenir, il s’agit tout d’abord de l’installation de Serge Alain Nitegeka, né au Burundi, réfugié en Afrique du Sud, qui ouvre et modifie l’espace d’exposition Ubuntu : « an inconvenient demarcation ». Une installation de bois peint en noir opaque à la ligne épurée qui permet d’expérimenter la contrainte physique et de mettre en question sa propre liberté de mouvement tout en évoquant les matériaux précaires des camps de réfugiés. Autre artiste sud-africaine, Lungiswa Gqunta déploie, à travers les bassins, plantes rituelles et huiles essentielles de « With my softness I carve Mountains », une terre rêvée pour construire un projet commun et façonner un monde non organisé par la violence. L’horizontalité de ses formes sculpturales entend s’opposer à la hiérarchisation et la ségrégation du système patriarcal et colonial.
Réalisées sur du tissu Lubugo –matière traditionnelle des linceuls- l’artiste kenyan Michael Armitage propose des toiles mêlant références à l’art occidental (Vélasquez, Manet, Gauguin…) et légendes ou faits divers de l’Afrique de l’Est, tout en critiquant le regard occidental accoutumé à travestir les réalités non occidentales par le filtre de l’exotisme. La douceur des compositions, colorées et d’une fluidité quelque peu sensuelle, contraste avec la violence des faits : agression d’une jeune femme, nue, alanguie, piétinée par des hommes, auteurs d’un attentat terroriste en attente de leur exécution, cérémonie d’exorcisme…
Entre séduction et répulsion, les singulières sculptures de Frances Goodman, pièces réalisées à partir de faux ongles, de résine et de silicone, interrogent la beauté, le désir et la pression pesant sur les femmes. L’artiste sud-africaine déploie des formes organiques et abstraites à partir du détournement d’éléments cosmétiques qui participent des stéréotypes féminins, de standards de beauté jugés aliénants tout en relevant de l’archétype de la femme fatale, sexualisée et prédatrice. Le travail cinématographique de l’artiste portugaise Grada Kilomba se révèle toutefois beaucoup plus subtile et poétique dans son questionnement des traumas, du racisme, de l’Altérité et du post-colonialisme à partir de trois mythes antiques (Narcissus, Echo, Oedipus).
Daniel Otero Torres interroge le statut de communautés marginalisées telles que des femmes engagées dans les mouvements de libération du XXe siècle, dans des pièces entre sculptures, dessins et photographies. Chaque « totem », constitué d’aluminium découpé sur lequel l’artiste associe plusieurs photographies reprises au graphite en un collage visuel, mêle des figures connues à des anonymes, juxtapose des évènements historiques différents et questionne l’écriture de l’histoire. Le collage est également à l’œuvre dans « Second Sermon », pièce de l’artiste Ghanéen Ibrahim Mahama née d’une réflexion sur un bâtiment brutaliste abandonné, reconverti en centre d’art par l’artiste, symbole des dégradations et appropriations coloniales.
L’exposition Ubuntu s’achève comme par une installation architecturale à l’opposé de celle Nitegeka, tant par la vivacité de ses couleurs que par la fluidité et l’instabilité de ses formes. Turiya Magadlela, s’inspirant de la musicalité d’un poème sur une combattante contre l’Apartheid et d’un questionnement sur la condition féminine, nous invite à passer sous une vaste tenture aux couleurs chaudes et chatoyantes, patchwork abstrait de pièces de tissus et de collants découpés, mémoire et sublimation de la violence.


On ne retiendra guère des autres expositions que celle consacrée à l’artiste afro-brésilien Maxwell Alexandre qui investit l’espace du white cube littéralement et métaphoriquement –les territoires du monde de l’art apparaissant comme des espaces de pouvoir à conquérir par les artistes noirs-, par un ensemble de pièces de tissu suspendues dans l’espace d’exposition et au travers desquelles le visiteur déambule, rencontrant ça et là des figures, de dos, aux visages inachevés, aux corps mouvants. Décevant.










