PETIT PALAIS, GRAND PALAIS, JARDIN DES TUILERIES, Hors les murs, Paris, 17-20 octobre 2019

Les œuvres qui ont retenu mon attention à la FIAC 2019 relèvent bien davantage d’artistes à juste titre reconnus et que j’apprécie particulièrement (Pierre Soulages, Carl Andre, Annette Messager, Giuseppe Penone, Anthony Gormley, Anish Kapoor, Miquel Barcelo, Nicolas de Staël…) ou présents dans l’actualité des expositions (Tracey Emin récemment exposée à Orsay, Yan Pei-Ming qui se confronte actuellement à Courbet au Petit Palais, Kounellis exposé à la Fondation Prada à Venise cette année…), que de découvertes.
Est-ce à dire que les galeristes présents prennent de moins en moins de risques ou que ceux qui en prennent privilégient un type d’art contemporain qui ne me touche guère ? A vrai dire, la presse semble me rejoindre en évoquant une foire « sage », avec des œuvres de qualité et une tendance à « [reléguer] le plus spectaculaire, le plus provocateur, le plus novateur » (https://www.lefigaro.fr/…/la-fiac-2019-met-paris-en…), « un marché de l’art en panne d’œuvres exceptionnelles » (https://www.huffingtonpost.fr/…/a-la-fiac-2019-le…), sans aller jusqu’à parler comme de Sardes (https://www.art-critique.com/2019/10/fiac-2019-art/) d’« une foire commerciale, bien plus qu’artistique, tant est médiocre le niveau des œuvres [post-conceptuelles] présentées ».
Parmi les rares exceptions, les rares découvertes, de cette édition 2019, j’ai retenu l’intéressant dialogue entre Hera Buyuktasciyan et Seher Shah proposé par la Green art gallery, sur l’effacement et la réécriture de l’héritage culturel au fil de l’histoire, entre installation, dessin et photogravures. La très belle série de Seher Shah, « argument from silence », 2019, prend pour objet les sculptures du Gandhara du musée de Chandigarh et sonde les relations entre l’objet muséal, le site, et l’Histoire. « Foundations », 2019, de Buyuktasciyan, évoque, par le biais de rouleaux de tapis dressés, les colonnes d’un lieu perdu, le portique de la bibliothèque de Pergame.
Quelques pièces de la très belle série Magma (1987-1995), du photographe napolitain Antonio Biasiucci, centrée sur les grands volcans italiens (Etna, Vesuvio, Stromboli…). Une recherche en noir et blanc témoignant du caractère passager de l’humain au regard de l’univers, de la diversité fascinante de la nature et de ce qui semble atemporel et -par le travail du détail- quasiment irréel sinon lunaire : le grain du terrain, les denses ondulations du magma, le bouillonnement fantastique des Solfatare. Et enfin les compositions étonnantes d’Andreas Eriksson (galerie Neugerriemschneder), entre abstraction et prégnance de la nature, légèreté et pesanteur de la matière, peinture et tissage, construction et déconstruction. La poésie était peut-être à rechercher hors du Grand Palais cette année…

Fabien Granet_galerie Ramand 
Michaele Andrea Schatt_galerie Gounod
Je ferai malheureusement le même constat s’agissant de la foire Bienvenue, à la cité des Arts, où je n’ai guère retenu que quelques œuvres : le travail de Sophie Kitching (galerie Gounod), qui développe une pensée originale sur le paysage, un paysage subjectif inspiré par une étude attentive et analytique de l‘environnement quotidien, décliné sur divers supports, « octogardens », stores peints, toiles…. ; les céramiques singulières et délicates de Michaele Andrea Schatt (également galerie Gounod) et enfin les dessins et collages de Fabien Granet, présentés par la galerie Jean-Louis Ramand d’Aix en Provence : questionnement sur le paysage et plus particulièrement l’instable, l’aléatoire, ce qui résiste à la perception. Questionnement sur la pratique du dessin même.
Du côté du petit palais, j’ai relevé principalement, dans les jardins du musée, une nouvelle installation remarquable d’Alicja Kwade, « reality slot », 2019. L’installation est constituée de six sections, de différentes hauteurs, d’un arbre, coulées en bronze dans des tubes d’acier mais présentées à l’inverse de l’ordre naturel. L’artiste entend nous rappeler que le réel est le fruit de perceptions limitées et contraintes, qu’un objet peut se développer de multiples manières. Lui répond l’arbre déraciné, également en bronze, de Javier Pérez, « vida latente », 2016, dont le propos est toutefois tout autre. Sur les branches nues et noircies de son arbre mort, Pérez a en effet disposé des cœurs dorés, le vivant émergeant de l’inerte.

Autre proposition pertinente jouant avec la nature et l’espace environnant : « du rocher souriant jusqu’au ciel un continent commence, 2019, de Jean Denant, simples blocs de pierre volcanique posés sur le sol dont la tranche est incrustée d’inox poli reflétant le ciel, l’architecture, les visiteurs. Un jeu entre la matérialité brute et pesante de la pierre et la légèreté convoquée par le miroir, l’air.
Sous la voûte majestueuse du petit palais, Matt Copson nous accueille avec une pièce lumineuse, « death, again (part 2) », 2019, qui compose et décompose une vanité sur les fresques allégoriques d’Albert Besnard tandis que l’installation d’Erik Dietman, « le proverbe turc », 1998, dégage un certain mystère. L’artiste suédois présente une multitude de chaussures surmontées d’une bougie allumée, évoquant semble-t-il son sentiment d’être étranger au monde. Michele Ciacciofera développe quant à lui de très belles pièces de verre réalisées à Murano (« tales of the floating world », 2019) aux formes tout à la fois oniriques et organiques, soulignant l’ambiguïté entre les différents règnes naturels. A noter également les pièces emblématiques de General Idea (« great AIDS »), la chauve-souris monumentale de Johan Creten (« De Vleermuis », 2015-19), l’installation minimale et contrastée par l’association d’éléments naturels et industriels, de Lee Ufan (« Relatum – a corner », 1981-2019) et Sylvie Fleury (« yes to all », 2009).
L’œuvre la plus poétique et cependant engagée du hors les murs 2019 de la FIAC était probablement « Nympheas Post Deluge II », 2019, de Noël Dolla, tout à la fois hommage à Monet dont les « Nympheas » ornent les murs voisins du musée de l’Orangerie et rappel du mouvement étudiant des parapluies à Hong Kong en 2014, pour le suffrage universel. L’artiste, dans la mouvance de Supports/Surfaces, a immergé dans l’un des bassins du jardin des Tuileries des parapluies délicatement peints qui flirtent avec l’abstraction et avec la surface de l’eau comme les nymphéas du maître. Poésie que l’on retrouve dans les délicates « tentative spaces (UNDER) / (OVER) » de l’architecte danoise Cecilie Bendixen, 2016-19, qui sonde les principes de construction, à partir de barres de bambou surmontées d’un voile étiré ou au contraire chutant librement.
Dans un tout autre registre mais peut-être tout aussi engagée, l’œuvre de Tomi Ungerer, « Army of shovels », 2018, se révèle d’une grande efficacité visuelle et métaphorique. L’artiste dresse littéralement une inquiétante armée de pelles, identiques, mécaniques, rigoureusement organisées, dans le sol du jardin historiquement chargé d’histoire des Tuileries. Un rappel des dangers qu’encourt l’individu à se fondre dans la masse, perte d’identité voire de toute humanité si l’on songe comme à l’artiste à la 2e guerre mondiale.
L’œuvre de Jean Marie Appriou se tourne davantage vers l’histoire de l’art, qu’il s’agisse de la toile « l’île des morts » du symboliste Böcklin ou des grottes de la Renaissance. « Grotto », 2018, est constituée d’une suite de cyprès et de petites grottes en fonte d’aluminium. Il se dégage de ces formes pétrifiées quelque chose d’inquiétant, de mystérieux, sinon de morbide, à défaut de réellement esthétique. Morbidité que l’on retrouve dans « pushing up the daisies”, 2019, Matthew Monahan, qui expose un enterrement contrasté dans l’allée principale du jardin des Tuileries. Ce sont d’abord les deux imposants masques de bronze sur socle qui attirent le regard, le corps de cire allongé sur une dalle n’apparaissant qu’à l’approche de l’installation.
A voir également les bancs de marbre gravés de textes de Jenny Holzer et les souriants bancs en forme de crocodiles, taillés dans de la roche volcanique, de Stefan Rinck ; « le pavillon noir », tout en verre, de l’architecte Odile Decq et « environnement de Transchromies », de Carlos Cruz-Diez 2017, qui perturbent notre perception de la place de la Concorde, la voilant de couleurs ou de noir ; les fontaines de Skoda (« chasseur de fontaine », 2019) et Bock (« parasite fountain », 2017), qui toutes deux détournent l’eau de sa circulation traditionnelle, ou encore la sculpture éthérée, en métal, de Younes Rahmoun, « Manzil Markib », 2019, qui suspend une barque stylisée dans une structure en forme de maison.


















































