Gupta à la Monnaie de Paris

LA MONNAIE, Paris, Avril-Août 2018

Gupta_very hungry god, 2006

L’exposition que la Monnaie de Paris consacre à l’artiste indien Subodh Gupta tout en révélant ses espaces réhabilités (plusieurs installations sont exposées dans les cours de l’institution enfin accessibles au public) est l’occasion d’une confrontation à quelques œuvres singulières et fascinantes. En dépit de la froideur du matériau et du mode de création –principalement l’acier inoxydable, celui de la vaisselle de ses compatriotes, souvent possédée à défaut de pouvoir être utilisée-, les accumulations de l’artiste témoignent d’une grande force expressive. « People tree », 2018, se déploie ainsi majestueusement dans la cour d’honneur de la Monnaie, clin d’œil à l’arbre national indien, le banian, figuier chargé de symbolique religieuse toutefois quelque peu mise à distance par la transposition de l’organique dans le minéral. Un arbre constitué d’ustensiles de cuisine mais cependant d’une grande élégance formelle, au tronc contorsionné donnant naissance à un fourmillement de racines, aux branches chargées de « fleurs de métal », qui peut incarner le combat pour une terre, une identité.

La seconde installation des plus efficaces visuellement et métaphoriquement nous accueille dans le salon d’honneur de la Monnaie. « Very hungry god », réalisée en 2006 et exposée initialement dans l’église saint-Bernard alors lieu de lutte des sans papiers, fait magistralement coexister deux principes contraires, l’abondance et la faim, l’accumulation d’ustensiles de cuisine devenant vanité, crâne, dieu insatiable. La vaisselle, matériau premier de Gupta, par-delà la mise en tension entre contenu et contenant particulièrement à l’œuvre dans « Very hungry god », critique implicite du système économique actuel, renvoie également au repas comme moment de sociabilité.

L’œuvre « Adda », 2018, qui donne son nom à l’exposition et signifie un lieu de rassemblement et d’échanges à l’image de l’agora antique, y fait référence. Elle est constituée de trois piliers évoquant tout autant les temples indiens traditionnels que les colonnes antiques, dont émane une confusion de sons à laquelle répond l’hétérogénéité de matériaux (résine, inox, tissu…). L’artiste évoque également le thème terriblement actuel des migrations, particulièrement dans l’œuvre « Jal Mein Kumbh, Kumbh Mein Jal Hal », 2012 (« l’eau est dans le pot et le pot dans l’eau », début d’une pensée soufi du XVe siècle, qui se poursuit par « le pot se casse et l’eau retourne à l’eau, rarement nous pensons à cette réunion »). L’artiste présente une imposante barque en déséquilibre, à la diagonale, où sont suspendus de nombreux pots qui l’emplissent également. Pour les soufis, le pot représente le corps humain, tandis que la barque, dans l’inconscient collectif, convoque la migration comme le passage vers l’au-delà.

Gupta s’empare habituellement d’objets communs chargés symboliquement dans son pays ou qui ont marqué son quotidien, telle que l’ « Ambassador car » fondue en aluminium et totalement opacifiée, dans « Doot », 2003 ; le « handi », ustensile de cuisine traditionnel, qui nous accueille dans l’escalier d’honneur en forme de corne d’abondance déversant une multitude d’objets trouvés (« unknown treasure », 2017) ou encore dans « in this vessel lies the philosopher’s stone », 2017, allusion au mythe de la pierre philosophale ; les mangues qui investissent les étals estivaux des rues en Inde et que l’artiste coule dans du bronze (« wash before eating », 2018) ; la distribution régulière du lait évoquée dans « two cows » (2003-2008) ; du matériel cinématographique -sa galerie à San Gimignano s’est installée dans un cinéma abandonné- dupliqué en bronze ou en laiton par l’artiste dans « There is always cinema », 2008 (bobines, projecteurs, pellicules…) et présenté accompagné de l’objet original, par paires « chargées émotionnellement » selon lui.

Gupta_Anahad-2016

Par-delà les installations sculpturales, quelques vidéos sont projetées dans l’exposition ainsi qu’une œuvre quelque peu atypique : « Anahad », 2016, où Gupta donne forme au concept indien d’« anahad naad », une vibration cosmique par-delà le temps et l’espace, un son sans commencement ni fin. Le visiteur se trouve à première vue confronté à plusieurs panneaux métalliques quand brutalement un signal sonore inaudible se transforme en une intense vibration qui déforme son reflet jusqu’à le dissoudre et le fondre dans son environnement. Le parcours manque sans doute d’un regard transverse : si chaque œuvre est expliquée, si l’on observe des thématiques récurrentes et une cohérence technique par le détournement d’objets du quotidien, ce cheminement de la cuisine à l’univers manque quelque peu de profondeur d’analyse, de mise en contexte tant culturelle qu’artistique (en dehors d’une évocation ironique de l’esthétique minimale dans « Oil on canvas », 2010, on peine à percevoir l’origine de cet œuvre, la maturation artistique et technique de l’artiste, les influences assimilées ou rejetées…).

https://www.lesechos.fr/…/0301562196985-lart-spirituel…

http://www.lefigaro.fr/…/03015-20180428ARTFIG00018…

https://culture.univ-lille1.fr/fil…/lna/lna57/lna57p34.pdfA noter un beau portrait de Rigaud dans les espaces du musée.

La réhabilitation de la Monnaie de Paris par Philippe Prost, où s’inscrit l’exposition Subodh Gupta, se révèle particulièrement réussie. Elle donne enfin accès aux publics à l’ensemble des bâtiments néoclassiques conçus par l’architecte Jacques-Denis Antoine sous Louis XV (1769-1775), sur l’ancien site de l’Hôtel de Conti qu’Antoine a préservé (première œuvre connue de Jules-Hardouin Mansart, XVIIe, dont la restauration devrait s’achever en 2019), pensé d’emblée comme une manufacture dédiée à la frappe de la monnaie. Antoine déploie son œuvre dans une perspective inédite, perpendiculaire au quai de Seine. Une succession de cours reliées par des passages voûtés à caissons, une architecture entre fonctionnalité et remarquable qualité d’exécution ponctuée de références à l’antique : colonnes, frontons, harmonie des proportions et programme sculpté.

Les cours des travaux (cour des remises, cour de la méridienne -avec un cadran solaire de la fin du XVIIIe dans l’angle situé sur le méridien de Paris-, cour des fonderies…), témoignent d’une simplification architecturale et ornementale par rapport à la cour d’honneur -avec son fronton principal surmonté des allégories de la bonne foi monétaire et de l’abondance des richesses- et d’un désir d’unification de l’architecte par la répétition de certains thèmes (portes surmontées d’oculus, arcades à deux niveaux d’ouverture…).

https://www.persee.fr/…/bulmo_0007-473x_2000_num_158_3..

.https://chroniques-architecture.com/philippe-prost…/

http://ideat.thegoodhub.com/…/la-monnaie-de-paris…/2/

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Author: Instant artistique

Conservateur de bibliothèque. Diplômée en Histoire et histoire de l'art à l'Université Paris I et Paris IV Panthéon-Sorbonne. Classes Préparatoires Chartes, École du Patrimoine, Agrégation Histoire. Auteur des textes et de l'essentiel des photographies de l'Instant artistique, regard personnel, documenté et passionné sur l'Art, son Histoire, ses actualités.

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