
GRAND PALAIS EPHEMERE, Paris, 16 décembre 2021 – 11 janvier 2022
Peu de peintres peuvent se confronter à la monumentalité du grand palais, même d’un grand palais éphémère, mais Anselm Kiefer y parvient à merveille.

Kiefer, car tu as trouve le tesson de la détresse, 2018 21 
Kiefer, pour Paul Celan pavot et mémoire, 2019
Dès l’entrée, de vastes toiles dressées comme des stèles de près de 10 mètres de haut, disposées dos à dos en quinconce dans l’espace nous immergent dans son oeuvre, atmosphère méditative renforcée par un éclairage discret et soigneusement focalisé sur les oeuvres qui nous laisse dans une semi pénombre. Dix-neuf toiles chargées de matières picturales, de touches épaisses, de plomb, de fleurs ou feuillages séchées évoquant la correspondance entre nature et cosmos, de cendres –signe d’une transformation et, associées à la poussière et à la neige, rappel du nécessaire travail de la mémoire-, et de mots, fragments de textes tracés à la craie, car c’est un poète, Paul Celan, qu’honore en ces murs l’artiste.
Il n’est que de se rappeler la belle exposition de la BnF pour savoir combien Kiefer est un homme du livre. On retrouve d’ailleurs ses imposants livres objets de plomb, aux feuilles pesantes et vierges -les mots s’en seraient-ils échappés pour couvrir nombre de toiles?- jonchant la carcasse d’un avion, dans un recoin de l’espace d’exposition.

Las, les non germanophones ne sauront s’il s’agit des mots du poète ou du peintre, la faiblesse affligeante de l’appareil critique nous laissant dans une contemplation solitaire -ni cartels, ni textes n’accompagnent les oeuvres et l’on cherche en vain, dans l’obscurité relative de l’espace d’exposition, les traductions proposées sur des cartels au sol-, où ne se distingue qu’un « für Paul Ceylan » récurrent au fil des toiles. On en gagne tout au moins l’envie de lire le poète…tout en demeurant face à l’hermétisme de cette écriture sobre mais non moins omniprésente.

Kiefer, au dernier portail, 2020 21 
Kiefer, à l’infixe, 2021
La peinture de Kiefer n’en est pas moins forte, de vastes et sombres paysages plus cosmiques que terrestres balayés ça et là de puissantes trouées de lumière, des violents sillons d’une terre meurtrie. L’humanité s’en absente : pas de tours édifiées par l’homme comme les cathédrales exposées en hommage à Rodin en 2017, seulement les vêtements sans corps, les silhouettes de paille d’ »imagine toi les soldats des marais », 2018-21, telle une armée fantomatique de paysans dans les champs, épouvantails du passé, de soldats dans les tranchées. Quelques outils menaçants également, ponctuant les toiles ça et là : faux, haches…(Kiefer, « la seule lumière », 2019-21, « les épis de la nuit naissent aux coeurs et aux têtes », 2018-21…)
Celan ne se contente pas de contempler le néant, il l’a expérimenté, vécu, traversé.
Anselm Kiefer

Réalisées entre 2015 et 2021, les œuvres de Kiefer dialoguent avec la poésie de Celan qui, rescapé des camps de concentration, use de la langue allemande comme un outil contre l’oubli et la barbarie et hante l’œuvre de Kiefer depuis plusieurs décennies. Chaque toile porte le titre d’un poème de Celan, un affectueux « Für Paul Celan » écrit à la peinture blanche et donne vie à ses vers, mêlés de peinture dense, tourmentée, vivante. Plusieurs œuvres ont été inspirées par l’artiste par le poème de Celan, « le secret des fougères », dont l’œuvre homonyme est exposée, paysage enneigé ponctué de fougères dorées et surplombé d’un ciel d’encre orné d’une spirale d’or fondée sur la suite de Fibonacci, laquelle permet de créer des proportions harmonieuses sinon divines que l’on retrouve dans la nature comme dans l’art (le Parthénon, la Joconde…). Les fougères, dans la mythologie, confèrent invincibilité et invisibilité pendant la nuit de la Saint-Jean.
Il est toujours là avec moi, partout où je vais. J’ai commencé avec lui dans les années 1970. Je l’ai découvert lorsque j’avais seize ans. C’était un matin. J’étais à l’école à Rastatt. On a lu « Die Todesfuge » (« Fugue de mort »). J’ai été très impressionné. A cette époque, vous savez, je n’avais pas connaissance de l’holocauste. On n’en parlait pas en Allemagne. J’ai senti qu’il y avait quelque chose d’énorme et de monstrueux derrière tout cela.
Anselm Kiefer

Lait noir du petit jour nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise
Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit
qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles fulminent il siffle pour appeler ses chiens
il siffle pour rappeler ses Juifs et fait creuser une tombe dans la terre
il nous ordonne jouez maintenant qu’on y danse
Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit
qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete
Tes cheveux de cendre Sulamith nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise
Il crie creusez plus profond la terre vous les uns et les autres chantez et jouez
il saisit le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont bleus
creusez plus profond les bêches vous les uns et les autres jouez encore qu’on y danseLait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith il joue avec les serpentsIl crie jouez la mort plus doucement la mort est un maître d’Allemagne
il crie plus sombre les accents des violons et vous montez comme fumée dans les airs
et vous avez une tombe dans les nuages on y couche à son aise
Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi la mort est un maître d’Allemagne
nous te buvons soir et matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d’Allemagne ses yeux sont bleus
il te touche avec une balle de plomb il te touche avec précision
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
il lâche ses chiens sur nous et nous offre une tombe dans les airs
il joue avec les serpents il rêve la mort est un maître d’Allemagnetes cheveux d’or Margarete
Paul Celan, Fugue de mort, Bucarest, 1945.
tes cheveux de cendre Sulamith
Kiefer nous plonge dans une expérience esthétique paradoxale, entre oppression de la monumentalité et des visions apocalyptiques qui affleurent d’une toile à l’autre et fascination pour la qualité plastique des œuvres, leur violence, leur poésie, leur beauté, leur radicalité, leur incroyable densité de matière.
Les ruines, comme les catastrophes ou les écroulements, sont des moments où quelque chose peut recommencer.
Anselm Kiefer
Une traversée du néant, nous confrontant à la destruction, aux traumatismes d’une Europe meurtrie, désolée, que rappellent le bunker fissuré de « Pour Paul Celan, Pavot et mémoire », 2019, ruine évoquant le système de fortification conçu par les armées allemandes pendant la deuxième guerre mondiale, « architecture inversée et pervertie » selon Kiefer ; l’avion de plomb couvert de livres de plomb et de fleurs de pavot, symbole de l’oubli et référence aux poèmes de Celan écrits peu après la libération du camp d’Auschwitz, de « Pavot et mémoire », 2016, le caddie rempli de pierres carbonisées de « imagine toi les soldats des marais », 2018-21 ou encore les tirages de l’action « Occupations », 1969, présentés dans un conteneur en acier, où Kiefer se mit en scène faisant le salut hitlérien, initiant ainsi un travail sur son passé et son identité d’allemand.

Anselm Kiefer, le secret des fougères, 2018-21 
Anselm Kiefer sur la falaise pour Paul Celan, 2019 21
Des toiles sombres et bouleversantes touchant à un universel qui, par-delà la référence à l’Holocauste, exprime une inquiétude latente et la force de destruction à l’œuvre en l’Homme, mais aussi une force de vie tout aussi puissante.
Le parcours s’achève en offrant un aperçu fascinant de l’atelier de l’artiste (« Arsenal », 2021) et des matières à sa disposition comme source d’inspiration ou que le peintre adjoint à la peinture : terres, cendres, végétaux séchés, fragments de roches…chargés de symboles mythologiques, religieux, plastiques (la fougère évoque les forêts romantiques et la végétation primordiale, le plomb sert à la transformation alchimique du métal ordinaire en or…)…Jamais satisfait de ses créations, Kiefer délaisse parfois des toiles des années durant, les soumettant à diverses formes de destruction, et les réintégrant, parfois partiellement, à de nouvelles toiles.
Je songe que seul Soulages pourrait investir cet espace avec autant sinon plus de force…la lumière émanant de ses toiles se suffisant à elle-même. La « peinture » seule.




























