
Le lion d’or attribué à Anne Imhof m’a semblé légitime, quoique les dobermans qui surveillent l’entrée du pavillon allemand ne semblent guère dangereux et que les performeurs aient des allures de mannequins. La performance « Faust » n’en est pas moins impressionnante et intense, avec ses protagonistes qui rampent sous nos pieds, se chevauchent, se dressent pour mieux se laisser chuter, s’immergent pour tenter d’évacuer ensuite violemment l’eau dont ils ont investi l’espace glacial de cette architecture du IIIe Reich aux allures carcérales et ce dans un environnement sonore anxiogène et noir…
La violence de ces corps contraints, transformés en images et objets de consommation et poussés à bout est palpable et troublante, image d’une jeunesse plombée dans un monde chaotique et sombre, réflexion sur qui détient le pouvoir et comment, à l’heure des médias sociaux, nous sommes tous observés, étant à la fois à l’intérieur et tenus à distance de la performance ? La beauté devient angoisse ; l’être ensemble, solitude, l’amour ; impossibilité de communiquer…
http://www.lesinrocks.com/…/anne-imhof-la-biennale-de…/
https://www.inexhibit.com/…/faust-by-anne-imhof-the…/
http://www.artribune.com/…/biennale-venezia-padiglione…/
http://www.artribune.com/…/biennale-venezia-roberto…/
http://www.artnews.com/…/in-london-anne-imhof-talks…/

Le pavillon américain, confié à Mark Bradford, est une ode à la peinture, à la fois chaotique et cosmique, abstraite et chargée de références, notamment à l’histoire de l’esclavage et du racisme, à la mythologie (Héphaïstos, Méduse et sa rage externalisée entourée par les toiles noires des sirènes où tout est latent…) et à la propre biographie de l’artiste. La peinture, généreuse, envahit l’espace jusqu’à encombrer l’entrée (latérale) du pavillon et transcende les matériaux souvent pauvres utilisés par l’artiste (sable, strates de papiers lacérés, corde, chutes de tissus, colle), entre expressionnisme abstrait et Arte povera. L’artiste, mêlant peinture et collage, artisanat et production industrielle, travaille en effet à partir de matériaux préfabriqués qu’il déchiquète, brûle ou lacère pour en faire de vastes toiles abstraites, denses et stratifiées ou encore l’effet de ruine créé dans la rotonde, l’espace le plus officiel de ce pavillon néoclassique.
Les œuvres qui occupent la 4e salle de l’exposition, « Tomorrow is another days », « Go tell it on the mountain », « 105194 », aux formes cellulaires ou cosmiques, sont particulièrement réussies. Malgré son caractère abstrait, le travail de Bradford recèle une forte dimension politique, intime et sociale : il perçoit jusqu’au fait d’être peintre -monde clos et majoritairement blanc- comme un geste politique. Ainsi, la pièce massive suspendue à l’entrée (« spoiled foot »), contraignant le visiteur à emprunter un chemin étroit, peut être perçue comme emblématique du contraste entre ceux qui vivent en marge et le pouvoir central.
https://www.nytimes.com/…/mark-bradford-venice-biennale…
https://www.inexhibit.com/…/mark-bradford-tomorrow-is…/
https://news.artnet.com/…/mark-bradford-is-our-jackson…
http://www.artribune.com/…/mark-bradford-roma…/
http://www.artinamericamagazine.com/…/in-the-flesh…/
« Une issue à travers ce miroir », l’intervention de Geoffrey Farmer au sein du pavillon canadien, dont le titre s’inspire d’un poème d’Allen Ginsberg est un collage poétique d’éléments formels (amas de planches, fontaine, duvet abandonné, abreuvoir, « la Mante » de Germaine Richier avec un livre sur la tête…) à dimension biographique. Le point de départ de l’installation est la photographie d’une collision entre un train et le camion de transport de bois du grand-père de l’artiste, qui mourut peu après, datant de 1955. Un traumatisme familial refoulé pour penser plus largement l’héritage, le traumatisme, le désir. L’artiste a totalement repensé le pavillon en une vaste fontaine, « fontaine de savoir », abattant toiture et murs. Une ruine rappelant également l’archaïsme des pavillons nationaux dans un contexte international.
http://www.artnews.com/…/there-she-blows-geoffrey…/
« Sun, stand, still », l’installation de Gal Weinstein au sein du pavillon israélien, explore le désir humain de suspendre le temps en une singulière tension entre création et destruction, les process maîtrisés de l’agriculture ou de la technologie modernes et les processus organiques incontrôlables. Le pavillon construit dans l’esprit du Bauhaus ressemble à un site à l’abandon, aux murs délabrés, aux sols couverts de moisissures et d’effets de rouille. Le recours à des matériaux périssables (café en décomposition) donne également une forte dimension olfactive à l’installation. Le titre, ainsi que la pièce centrale de l’exposition, se réfère à la Bible, lorsque Josué demanda à Dieu d’arrêter le soleil afin de remporter une bataille avant la tombée de la nuit. Une métaphore de l’histoire israélienne entre lumière et destruction ou plus largement une vision post-apocalyptique des effets de l’hubris humain. A noter particulièrement la pièce « El Al », représentant un missile ou un satellite en cours de lancement avec ses volutes de fumée et de feu en fibre. Elle évoque le potentiel destructeur de l’homme, la puissance militaire, tout en figeant l’instant en une image sensuelle et une forte présence tactile.
https://www.designboom.com/…/gal-weinstein-israel…/

Pavillon du Japon_Takahiro Iwasaki 
Pavillon des pays nordiques
Au sein des autres pavillons nationaux épars dans les Giardini, j’ai relevé :-les néons de Brigitte Kowanz (Autriche). Un usage de la lumière comme média autonome inspiré du monde urbain et de l’art conceptuel. L’ajout de miroirs développe l’espace réel en espace virtuel, ce que confortent des références à Internet. -l’impressionnante sculpture de Siri Aurdal, « onda volante », 2017 (Pays nordiques), forme ondulée et duale, ouverte et fermée, métallique et translucide, constituée de fibre de verre et de tubes de polyester et dialoguant étroitement avec l’architecture de Sverre Fehn.-la pièce “reflection model (ship of Theseus)”, 2017, de Takahiro Iwasaki (Japon), caractérisée par un raffinement artisanal, un mélange de précarité et de poésie, tout en se référant comme l’ensemble de l’exposition à Hiroshima, ville natale de l’artiste. -la série « ricordi d’infanzia » (1975-78) de Geta Bratescu (Roumanie), dont l’œuvre est par ailleurs fortement performative et s’efforce de conceptualiser le féminin. – l’installation de Grisha Bruskin (Russie), réflexion sur le pouvoir, la peur et le contrôle des masses avec son aigle à deux têtes et ses minuscules personnages aux bras levés convoquant l’inconscient collectif. Une vision mécanisée et angoissante d’une société sous surveillance…

Pavillon Belgique_Dirk Braeckman 
Pavillon de la Grande Bretagne_Phyllida Barlow, folly
-quelques photographies de Dirck Braechman (Belgique), dont l’univers monochrome détonne et qui pense son art comme un peintre, privilégiant la matérialité au sujet, les effets d’effacement à toute forme d’objectivité mais ouvrant dès lors à tous les imaginaires. On peut en revanche oublier le pavillon français de Xavier Veilhan, idée certes généreuse que celle de pénétrer dans un studio d’enregistrement mais qui dans les faits ressemble plus à un lieu d’écoute musicale qu’à un espace de création ; la folly de Phyllida Barlow, déploiement de formes toutes à la fois joyeuses et menaçantes (Grande Bretagne) mais ne satisfaisant ni l’œil ni l’esprit ; les parodies kitch de la culture occidentale de Cody Choi (Corée) ou encore l’hommage décevant et déplacé de la Suisse à Giacometti (qui a toujours refusé une représentation nationale au profil de l’universalisme de son art) etc.
« Viva art viva », conçue par Christine Macel, est l’occasion de belles découvertes même si elle tend, sous prétexte de remettre l’artiste au centre de l’exposition, à privilégier l’art pour l’art, le geste créatif, aux dépens de toute tension ou contestation frontale. Un ensemble apaisé, sans aspérité ni œuvres marquantes et substantielles (nombre d’artistes oubliés, parfois faibles, ou de talents novateurs sont présents aux dépens de « grandes œuvres »), quelque peu anachronique. L’exposition consiste en une déambulation dans le cerveau des artistes et leurs obsessions, jusqu’à prôner l’otium comme position anti-mercantiliste, Macel considérant l’art comme lieu premier de questionnements fondamentaux, d’expression, de résistance et de liberté, alternative à l’individualisme et à l’indifférence, territoire de réinvention du monde. D’où une tendance à se tourner vers les utopies des années 70 (mais sans songer à la guerre du Vietnam ou aux discriminations) et à privilégier un art ancré dans la vie à toute forme de dépassement au profit du virtuel.

Ciprian Muresan 
John Latham
L’exposition internationale se déploie au sein du pavillon central des Giardini et des pavillons thématiques de l’Arsenal. Du côté des Giardini, malgré un ensemble des plus hétérogènes et incohérent, quelques œuvres ont retenu toute mon attention. Au cœur du pavillon des artistes et des livres, centré sur la place de la réflexion et du savoir dans la création, le roumain Ciprian Muresan propose un ensemble de dessins « palimpsestes » où il recopie et superpose méticuleusement les chefs d’œuvres contenus dans des monographies sur l’art, à la limite du lisible, interrogeant l’excès d’images propre à notre époque. Le britannique John Latham déploie une cosmologie personnelle et épurée à base de livres brûlés, de plâtre et de peinture, représentation physique du rapport entre le présent et l’infini.

McArthur Binion 
Taus Makhacheva tightrope 2015
La série de peintures présentée par l’afro-américain McArthur Binion, rigoureusement géométrique et minimaliste, est en réalité constituée de l’agglomérat d’éléments autobiographiques et forme une abstraction personnelle. Dans la vidéo « Tightrope », créée par la russe Taus Makhacheva, un funambule transporte des copies d’œuvres du musée des beaux-arts du Daghestan d’une montagne à l’autre, d’un espace ouvert à une structure sombre, défiant les musées et l’invisibilité de leurs réserves tout en évoquant la fragilité du patrimoine. Olafur Eliasson expose quant à lui un atelier de travail collaboratif où des réfugiés élaborent des « green light » en matériaux recyclés -mais s’agit-il d’aider les migrants ou de les mettre au service d’une vision artistique ?
Une autre salle est consacrée aux affiches lacérées de biennales des années 60 de Raymond Hains, critique contre l’institution et tout à la fois œuvre collective selon l’artiste, produit de la ville elle-même. Les figures grandeur nature dessinées par l’allemande Kiki Smith sur papier de riz -situées dans le pavillon des joies et des peurs centré sur les émotions et les questions existentielles-, travaillent les thèmes de la féminité, de la naissance et de la mort, à rebours de l’imagerie traditionnelle et masculine, érotisée, de la femme.
L’argentin Sebastian Diaz Morales est quant à lui présent par une impressionnante installation vidéo, « suspension », inspirée de Moebius, allégorie de l’homme moderne suspendu dans les nuages sans aucun contrôle de soi, impassible dans sa chute et sa disparition. Je n’ai en revanche pas été convaincue par les peintures tout à la fois expressionnistes et surréalistes, ingénues et inquiétantes de la hongkongaise Firenze Lai, entre être et non-être, par les portraits au bord de la désagrégation, fragmentaires, angoissés et déformés, du syrien Marwan, par les toiles de livres de la chinoise Liu Ye, par le travail de la canadienne Hajra Waheed sur la disparition des migrants en mer ou encore par le nuage électromagnétique de Parreno. A noter toutefois la documentation de performances du hongrois Tibor Hajas qui n’hésitait pas à se mettre en danger pour interroger le passage de la vie à la mort.
https://news.artnet.com/…/venice-biennale-curator…
http://www.artslife.com/…/57-biennale-christine-macel…/
http://www.artslife.com/…/viva-arte-viva-biennale-57…/


























































