ARSENAL, Venezia, Mai-Novembre 2017

Du côté des projets spéciaux de l’Arsenal, les interventions de la polonaise Alicja Kwade, présente lors de la dernière nuit blanche à Paris m’ont semblé une nouvelle fois des plus stimulantes, qu’il s’agisse de sa « déesse qui joue avec des planètes d’aspect marbré » et sonores, rappelant combien notre terre est le fruit du hasard (« pars pro toto ») ou de l’installation bluffante « one in a time » dont les miroirs perturbent totalement la perception au fur et à mesure qu’on la parcourt et animent les objets qui l’emplissent (rochers, chaises, tronc…). Une expérience du temps plus qu’une sculpture.

Liu Jianhua square 2014_Arsenal_Biennale Venise_25 août 2017 
Alicja Kwade one in a time 2017_Arsenal_Venise_25 aout 2017
Le chinois Liu Jianhua ponctue quant à lui le sol de gouttes de porcelaine dorées posées sur des plaques de métal noir. « Square » est un questionnement des plus poétiques et épurés sur la matérialité d’éléments opposés et son détournement (la porcelaine, solide, prenant un aspect liquide)
Padiglioni nazionali
Bernardo Oyarzun (Chili) s’intéresse avec brio aux Mapuches, amérindiens en voie d’extinction, en proposant une forêt de masques rituels sculptés à la main par des artisans mapuches et entourés de noms autochtones. Zad Moultaka (Liban) dédie une installation plastique et musicale impressionnante à SamaS, dieu du soleil et de la justice des Babyloniens, « soleil noir soleil ». Plongé dans l’obscurité, on entend tout d’abord 32 haut-parleurs psalmodier l’hymne à SamaS en akkadien, puis on distingue un mur étincelant de pièces évoquant le veau d’or, qui s’illumine peu à peu jusqu’à laisser surgir un moteur de bombardier dont la forme est celle de la stèle du code de Hammurabi (1er texte juridique babylonien) mais figurant la loi qui règne actuellement au Proche Orient. Une pensée du sacré, un refus « du drame auquel nous assistons dans cette région solaire [….] berceau des civilisations ».
Roberto Cuoghi (Italie) déploie une fabrique de figures de dévotion (« Imitatio Christi », en référence à un texte majeur de la littération religieuse médiévale) plutôt oppressante, entre laboratoire et morgue, mort et régénération. Une réflexion sur le pouvoir des images… L’artiste conceptuelle Lani Maestro (Philippines) expose notamment le néon « no pain like this body », réalisé en réaction à la pauvreté, aux conflits raciaux, à la prostitution…perçus à Vancouver. Vajiko Chachkhiani (Géorgie) développe étrangement la même image que Stéphane Thidet (« le refuge », exposé en 2014 au palais de Tokyo dans l’exposition Inside), un habitat, importé de la campagne géorgienne, qui n’a plus rien de protecteur dès lors qu’il pleut à l’intérieur. Il s’agit ici d’une métonymie, la maison représente l’homme : l’intérieur se dégrade sous la pluie mais l’extérieur demeure identique comme après un trauma.

pavillon de l’Argentine_Claudia Fontes the horse problem_Arsenal_Biennale Venise_25 août 2017 
Tang Nannan et Yao Huifen oblivious ocean 202 2017
Du pavillon chinois qui entend réfléchir au concept de Bu Xi, de continuité, en mêlant art contemporain et art populaire, je n’ai retenu que le travail de Tang Nannan (parfois à 4 mains), dont « Odyssey smoking », vidéo où l’on voit un train sur la mer, luttant pour se maintenir à la surface et déterminé à avancer seul, relecture d’un thème de l’art chinois traditionnel. Claudia Fontes propose un imposant « horse problem » entre réalisme et absurde (Argentine), réflexion sur l’identité nationale, symbole du conflit entre nature et industrialisation etc. Sara Al Haddad (Emirats arabes unis) déploie une pièce crochetée assez délicate et en résonance avec le lieu. Mohau Modisakeng (Afrique du Sud) propose un triptyque vidéo de toute beauté sur le thème de la noyade (« Passage »), réflexion sur les déplacements forcés vers les plantations du Cap, la vie comme passage vers la mort…Zay Kuning (Singapour) se tourne vers l’histoire du 1er roi Malay et recrée un imposant vaisseau évoquant la puissance maritime de l’empire défunt. L’installation architecturale et sonore de Cevdet Erek (Turquie) ouvre la porte à de nombreuses lectures.
« Transpadiglioni »

Takesada Matsutani Venice stream 2016 17 
Leonor Antunes …then we raised the terrain so that I could see out 2017
« Viva arte viva » se poursuit à l’Arsenal structurée en transpavillons aux entrées plutôt arbitraires (pavillon des couleurs, des traditions, de la terre, des chamanes etc.). La présence de l’art textile et de l’art vidéo est quelque peu excessive et l’on retrouve les mêmes travers qu’aux Giardini. Néanmoins, quelques œuvres se distinguent :Membre de Gutai, le japonais Takesada Matsutani est représenté par une remarquable pièce de 1937 constituée d’une longue toile couverte de graphite, couvrant mur et plafond et sur laquelle repose, sur un plat cérémoniel, une sphère de bois sur une toile blanche. Au-dessus, un sac de coton plein d’encre noire. L’artiste a percé le sac, laissant l’encre créer un cercle sur la toile, symbole double du passage du temps et de l’immobilité. L’investissement de l’espace architectural par la portugaise Leonor Antunes est tout à fait réussi et nourri de références vénitiennes. L’artiste déploie des suspensions de cuir, de bois, de métal, d’une grande délicatesse et beauté, agrémentées de lampes réalisées à Murano tout à la fois sobres et raffinées, entre transparence et opacité.

Karla Black presumption prevails 2017 
Hale Tenger balloons on the sea 2011
Avec “Presumption prevails”, Karla Black s’intéresse à l’expérience physique de la matière comme instrument de connaissance du réel. Elle déploie un ensemble fantomatique et sensuel de papiers chiffonnés et déchirés suspendus ou épars, de consistance et de coloris variés (du rose au blanc), transcendant les matériaux utilisés (maquillage, sucre, papier…). La turque Hale Tenger propose une installation vidéo d’une grande poésie constituée d’une suite d’écrans suspendus dans l’espace montrant l’explosion puis la réapparition d’un ballon et d’une projection inversée où le reflet des ballons dans l’eau se retrouve au-dessus d’eux. L’artiste se réfère à un jeu turc où des hommes attachent des ballons sur une corde, les font flotter et les tirent au fusil, métaphore des violences actuelles.

Petrit Halilaj do you realise there is a rainbow even if it’s night 2017 
Michelle Stuart dream collector carpinteria 2003 12
L’installation vidéo de la turque Nevin Aladag, déployée sur trois écrans, est un collage d’instruments de musique ingénieusement distribués et actionnés de façon plus ou moins aléatoire ou mécanique dans les rues de Stuttgart. Un travail sur le son et une réappropriation de l’espace public. L’artiste kosovar Petrit Halilaj déploie de vastes papillons de nuit sur les murs, réalisés en étoffes traditionnelle du Kosovo et renvoyant à son enfance. La vulnérabilité et le symbolisme de la métamorphose alludent à la fragilité de l’artiste, ses émotions…L’américaine Michelle Stuart, qui développe une œuvre entre land art, dessin, sculpture et photographie, présente une étonnante collection de formes, traces physiques d’un paysage.

Eileen Quinlan 
Peter Miller stained glass
Les photographies d’Eileen Quinlan, fondées sur son propre corps et celui d’une amie, sont emblématiques de la pensée de l’artiste pour qui la photographie est autant une fenêtre sur le monde qu’un miroir reflétant son auteur. Pour Quinlan, la matérialité de la photographie comme objet est essentielle, ce qui peut la conduire comme ici aux limites de l’abstraction. Peter Miller, qui s’intéresse à l’aspect matériel de la photographie, présente le film « Stained glass », résultat d’une aberration optique née du retrait de la lentille pendant la projection, et qui évoque un trou noir soit un objet par nature invisible.

Edith Dekyndt 
Francis Upritchard
On peut par ailleurs rapidement évoquer les sculptures tout à la fois réalistes et fantastiques, exotiques et menaçantes de Rina Banerjee, chargées de références iconographiques indiennes et mêlant objets de consommation et matériaux naturels ; la réflexion de Thu Van Tran sur la culture du caoutchouc ; “One Thousand and One”, de la belge Edith Dekyndt, qui consiste en une couverture de poussière éclairée par un faisceau de lumière qui se déplace sur lui-même. Un performer intervient régulièrement pour que la lumière projetée coïncide avec la superficie poussiéreuse, soulevant une nuée impalpable. L’œuvre travaille les notions de répétition et de variation, d’impermanence et de passage du temps ; le travail de l’espagnole Teresa Lanceta, entre plein et vide, références au tapis marocain et à l’abstraction ; la transformation de motifs visuels en son par l’albanais Anri Sala à l’aide d’un carillon appliqué contre un mur tapissé ; les assemblages colorés et à taille humaine (habités lors de performances) de l’allemand Franz Erhard Walther, entre sculpture et peinture ; les cartographies textiles raffinées de la sarde Maria Lai ; les étranges sculptures figuratives du néo-zélandais Francis Upritchard, sinistres et en équilibre précaire ; « Narrative vibrations », de Kader Attia, transformation du son en une sculpture animée, qui comprend des extraits de concerts de chanteuses arabes et les figures acoustiques en semoule que dessine la captation de leurs voix ; « Um Sagrado Lugar », constitué notamment d’une tente tressée, d’Ernesto Neto, qui s’inspire de Cupixawa, lieu de sociabilité et de rituels des indiens Huni Kuin que l’artiste défend tout en revivifiant le débat sur le primitivisme.

Ernesto Neto a sacred place 2017 
Julian Charrière future fossil spaces 2017
http://www.artinamericamagazine.com/…/the-artists-sake…/
http://theartnewspaper.com/…/the-road-to-the-venice…/
http://theartnewspaper.com/…/from-here-to-eternity-the…/
http://www.flashartonline.com/…/viva-arte-viva-57th…/
https://frieze.com/article/57th-venice-biennale-0


























