
JEU DE PAUME, Paris, Septembre 2021-Février 2022
Acquise par le MOMA au début du XXIe siècle, la collection de Thomas Walther, consacrée aux avant-gardes photographiques européennes et nord-américaines du 1er XXe siècle, est présentée à Paris et investit l’ensemble du musée. Une période d’exploration du médium et de son potentiel créatif particulièrement foisonnante, que les photographes soient marqués par le cubisme, le constructivisme (El Lissitzky), le Bauhaus (Umbo, Hajo Rose), l’abstraction ou encore le surréalisme (Maurice Tabard, Man Ray…). Des techniques anciennes sont redécouvertes, telles le photogramme, les expérimentations abondent : jeu sur le temps de pose, effets de flou et de bougé, gros plans, dématérialisation du sujet photographié par la lumière ou le négatif, perte d’échelles, photomontages (dont les fascinantes réalisations d’Elfriede Stegemeyer), doubles expositions, fragmentations, solarisations.

Umbo, mysterium der Strasse, 1928 
El Lissitzky, etude pour la couverture de l’ouvrage Russland, 1929 30
La sélection aurait toutefois probablement pu être plus resserrée, des œuvres remarquables voisinant avec des approches plus secondaires, la photographie d’art se mêlant d’approches plus documentaires. Une exposition quoiqu’il en soit intéressante, permettant de découvrir nombre de photographes méconnus, mais ne justifiant certainement pas une telle affluence alors que nombre de propositions du Jeu de Paume, souvent de grande qualité et tout aussi sinon plus stimulantes, ne déplacent guère les foules (j’aurais tendance à dire tant mieux pour qui souhaite de bonnes conditions de contemplation…).

Berenice Abbott, Fifth Avenue, 1936 
Germaine Krull, Marseille vue prise du pont transbordeur, 1930
La collection est présentée sous la forme de grandes séquences thématiques. Elle s’ouvre étrangement sur des images d’athlètes –faut-il croire que le musée aurait cédé aux sirènes médiatiques et au règne de l’actualité pré-Olympiades ?-. L’image du sportif au corps sain et puissant est par ailleurs politisée dans les années 30, incarnant l’homme nouveau par les régimes totalitaires.
Une manière quoiqu’il en soit de témoigner de l’évolution du médium, plus mobile, adapté à la saisie de la vie moderne, particulièrement la vie urbaine et sa verticalité inédite, son chaos visuel aux multiples reflets, offrant de nouveaux points de vue, -ce que développera la section « symphonie de la grande ville » – sous des angles de plus en plus singuliers et audacieux dont témoignent admirablement les fascinantes photographies de Germaine Krull célébrant l’architecture métallique par des angles extrêmes, contre-plongées et doubles expositions telles que « Marseille vue prise du pont transbordeur », 1930, l’admirable « Brooklyn bridge in rainy weather » de J Jay Hirz, 1927, ou encore le regard de Berenice Abbott sur les transformations radicales du paysage urbain new-yorkais dans les années 30 (« Fifth Avenue, n°4, 6, 8, Manhattan, 20 mars 1936).

Maurice Tabard, sans titre, 1929 
Raoul Hausmann, sans titre, fev 1931
Le parcours se poursuit par l’exploration du médium dans l’entre-deux guerres et l’approche singulière des avant-gardes, s’éloignant de l’ « objectivité » photographique au profit d’une quête d’étrangeté, d’une transformation du réel facilitée par la maîtrise technique (gros plans, cadrages serrés, jeux optiques…) et le traitement de la matière photographique. Cela correspond tout à la fois à la recherche des surréalistes et à la pensée d’un Freud qui dans son essai de 1919 « l’inquiétante étrangeté » étudie le processus par lequel le familier devient inquiétant, s’intéressant particulièrement au rapport entre animé et inanimé ou au reflet –reflet dans un miroir rond à l’image de l’œil et de l’objectif photographique du « sans titre », février 1931, du dadaïste berlinois Raoul Haussmann ; reflet morcelant du fascinant autoportrait d’Herbert Bayer, 1932-.

Werner Mantz, Siedlung Koln Kalkerfeld, 1928 
Andre Kertesz, chez Mondrian, 1926
Est également rappelé l’impact du Bauhaus –axe majeur de la collection- à travers des images documentant l’architecture, les activités de l’école et les recherches des étudiants (surimpressions, reflets déformants, prises de vue nocturnes…), images de qualité plastique toutefois variable. Se distinguent dans cette section sur la vie d’artiste le remarquable « lampadaire du lotissement de Kalkerfeld à Cologne de Werner Mantz, 1928, à l’image de la nouvelle architecture rationaliste, le travail du photographe berlinois formé au Bauhaus Umbo, vision poétique du monde, jouant tout à la fois sur la géométrie abstraite des lignes et un effet de désorientation spatiale (« mysterium der Strasse », 1928), le très bel autoportrait de Hajo Rose, 1931, superposition de deux négatifs où la façade du Bauhaus est contenue dans un autoportrait et, dans un tout autre esprit, les remarquables photographies de l’atelier de Mondrian par André Kertesz, d’une grande sensibilité et où le photographe s’efforce dit-il de « saisir dans mes photographies l’esprit de ses toiles », insistant sur la géométrie des lieux.
L’exposition s’achève sur l’approche des Coburn et Blossfeldt, la « straight photography » en quête de perfection, de fidélité au réel par une grande maîtrise technique, une netteté spectaculaire de l’image, des tirages sophistiqués, comme en réaction avec les tendances expérimentales et expressives précédentes. Promoteur de la photographie comme art, du pictorialisme puis de la « straight photography, Alfred Stieglitz réalise en 1922 une série consacrée aux nuages où il s’attache, par-delà la représentation des éléments, à transmettre des émotions comme dans la superbe « Music-A sequence of Ten cloud Photographs n°1 ».













