MUSEE BOURDELLE, Paris, Janvier-Juillet 2020

Très belle découverte que l’œuvre du danois Niels Hansen Jacobsen présenté pour la première fois en France au musée Bourdelle. L’exposition se concentre sur la décennie qui, à l’aube du XXe siècle, voit l’artiste à Paris, participant d’un cercle d’artistes symbolistes parmi lesquels Jean Carriès. De fait, après une formation classique à l’Académie royale des beaux-arts de Copenhague, dans la tradition de Thorvaldsen, Jacobsen obtient une bourse de voyage et s’installe à Paris pour une dizaine d’années, en 1892.
Une plongée dans un univers fabuleux au sens propre, inspiré par les contes d’Andersen et la mythologie nordique, caractérisé par un goût pour l’étrange sinon le macabre. Si l’œuvre de Jacobsen est loin de tout académisme comme des principes du réalisme, elle rejoint en revanche les démarches plastiques des artistes symbolistes et annonce l’émergence de l’Art nouveau. Tout en mettant en exergue le parcours de l’artiste, l’exposition confronte ainsi avec pertinence ses œuvres aux céramiques de Jean Carriès, de Paul Gauguin, aux dessins et lithographies d’Odilon Redon, de Frantisek Kupka, aux aquarelles de Gustave Moreau…Ainsi, la petite sirène de Jacobsen transposition en ronde bosse, en 1901, du conte rédigé en 1837, corps serpentin dont la nudité se coule dans une forme qui tient tout autant de la coquille et de la queue de poisson, dialogue avec pertinence avec « Ulysse et les sirènes » de Moreau, des céramiques organiques de Carriès et un admirable plat de Tiffany dont la délicatesse et l’irrégularité rappellent l’ombrelle d’une méduse.
Si l’artiste a recours à un imaginaire singulier, si sa démarche artistique rejoint davantage celles des avant-gardes qui privilégient l’invention formelle, il se montre également novateur sur le plan technique, appréciant particulièrement la liberté offerte par le grès émaillé –l’artiste découvre les grès du Japon à l’exposition universelle de 1978- aux dépens des matières nobles traditionnelles (marbre, bronze) qui nécessitent elles le recours à des tiers. De même que Carriès, il opte pour des formes ambigües, frustes et manifestement expérimentales.
C’est toutefois une pièce en bronze qui retient toute l’attention : « le Troll qui flaire la chair des Chrétiens – sauvagerie de la forêt psychique » est réalisé lors d’un séjour au Danemark en 1896. Créature hybride et effrayante, fruit de la mythologie nordique, le troll vivait dans les forêts et se nourrissait de femmes et d’enfants. Pourvu d’une queue, de pieds palmés et de serres à trois griffes, le troll de Jacobsen évoque tout à la fois les gargouilles de Notre-Dame recréées par Viollet le Duc, les monstres des symbolistes et les courbes et contre-courbes de l’Art nouveau. Une association détonante et terriblement efficace du symbolisme –ce qui unit l’esprit au monde- et du diabolisme –ce qui divise-.
A quelques pas, le « masque de l’automne » de Jacobsen, 1896-1903 voisine avec des figures de la Gorgone dont la « Méduse effrayée », 1897, de Böcklin, fascinante union d’Eros et Thanatos, ou encore le cruel marteau de porte en forme de Méduse de Bourdelle, 1925. Le masque questionne l’identité, dévoile une sexualité archaïque, fige le vivant jusqu’à la pétrification, fixe la mort à l’œuvre, la vérité de la condition humaine par-delà l’apparence.
Le thème de l’ombre, insaisissable et flirtant avec la mort, est traité avec tout autant de maestria par l’artiste dans une sculpture de 1897 qui transcrit un autre conte d’Anderson (1847) où un savant qui a congédié son ombre en devient la victime. L’ombre apparaît comme un ample drapé déployé tout en longueur, fluide et rampant, proche du sol, qui aurait englouti le corps dont elle émane. Pour les symbolistes, l’ombre reflète l’irrationnel, la part incontrôlée en l’homme –celle que sondera la psychiatrie naissante à travers l’analyse des rêves et l’hypnose-. Comme le rappellent d’autres pièces, elle convoque des visions cauchemardesques (le Chopin de Boleslas Biegas), un imaginaire nocturne (Brassaï, « vue nocturne de Notre Dame », 1933, Kupka, « le défi », 1900-1903, Jens Lund, « o tenebres devoratrices de mondes », 1904, Bourdelle, « le jour et la nuit », 1904) et morbide qui s’inscrit dans la tradition nordique des Dürer, Grünewald, Grien.
Le parcours se termine sur la thématique annoncée par la Méduse de Böcklin, Eros et Thanatos, la mort et la féminité, incarnée au centre de l’espace d’exposition par la Mort et la Mère de Jacobsen (1892), née de l’Histoire d’une mère » d’Andersen, 1847. L’artiste associe la figure traditionnelle, terriblement dynamique, de la mort portant sa faux sur l’épaule, et tournée vers sa proie à celle, toute en courbes, d’une femme désespérée, lovée sur elle-même et sa douleur, d’une grande fluidité accentuée par le jeu des drapés et de la chevelure relâchée. Ou du danger mortel de l’érotisme, de la puissance sexuelle de la Femme. La sculpture de Jacobsen dialogue magistralement avec Madonna, de Munch, l’Araignée, de Redon, aux incarnations de la femme castratrice.





















