MUSEE D’ORSAY, Paris, Mars-Juillet 2016

Le musée d’Orsay porte un regard original et intéressant sur le Douanier Rousseau, peintre atypique, autodidacte qui commença à peindre vers quarante ans, s’efforçant d’apprendre les codes de la peinture officielle auprès des pompiers Gérôme, Bouguereau…et copiant les maîtres au Louvre, au musée du Luxembourg, à Versailles. Sa peinture n’a pourtant rien d’académique et il développe bientôt un style original, d’apparence naïve, affranchi de toute perspective classique tout recourant souvent à une perspective hiérarchique qui rappelle les primitifs italiens qui dépeignaient par exemple les personnages sacrés, plus essentiels, plus grands que les donateurs sur une même toile.

Henri Rousseau, Portrait de Madame M., Vers 1895-1897 
Henri Rousseau, Moi-même, portrait paysage, 1890
C’est probablement cette liberté inédite qui suscita l’admiration des artistes des avant-gardes. Ainsi, Picasso découvre l’artiste au hasard, en 1908, lorsqu’il achète chez un marchand, le père Soulié, un portrait de la première femme du Douanier, Clémence. Peu après, Picasso organise un banquet en l’honneur de Rousseau dans son atelier du Bateau Lavoir et ce-dernier déclare en présence de Braque, Apollinaire, Laurencin, les Stein, Max Jacob…nous sommes « Les deux plus grands peintres de notre temps, toi dans le genre égyptien, moi dans le genre moderne ». Loin toutefois des recherches formelles des avant-gardes, de Cézanne au cubisme, ses natures mortes se situent à mi-chemin entre le décoratif et le lyrique. Ses toiles rejoignent quelque part Baudelaire lorsqu’il s’efforce, dans la morale du joujou, de retrouver la capacité d’émerveillement de l’enfant, son regard naïf, son imagination sans frein.
L’artiste use d’un langage pictural réaliste, au dessin précis, aux plans nettement construits, pour représenter un univers mental, onirique. Ses portraits, parfois réalisés à partir de photographies, se distinguent par leur rigidité et leur frontalité troublante sinon inquiétante, les « erreurs » anatomiques voulues (un modèle de face avec des jambes de profil…) qui laissent affleurer un sentiment d’étrangeté.

Le Douanier Rousseau, la cascade, 1910 
le Douanier Rousseau, le lion ayant faim se jette sur l’antilope
Ses paysages, loin des recherches des impressionnistes sur les variations atmosphériques, semblent figés, simplement ponctués d’éléments de la modernité naissante : aéroplanes, dirigeables…Les plus connus d’entre eux, ses « jungles », surprennent d’autant plus que Rousseau n’a jamais voyagé. Marqué par les récits de voyage de ses proches, les pavillons de l’Exposition universelle de 1899, des visites au jardin des Plantes…l’artiste développe un exotisme très personnel et mystérieux, entre rêve et réalité.
Une exposition bien construite et ouverte, ce qui est appréciable lorsqu’on n’est pas enthousiasmé par l’ensemble de la production de l’artiste tout en reconnaissant que quelques toiles, parmi les portraits et paysages exotiques notamment, sont véritablement admirables. Ouverte au sens où, par-delà un parcours monographique traditionnel, elle s’intéresse aux influences croisées : influence de Rousseau sur ses contemporains et notamment les avant-gardes tels que Picasso, Delaunay, Léger mais aussi Kandinsky, Ernst, Delvaux, Breton, Brauner, Morandi dans ses oeuvres de jeunesse, Carrà ; influence de certains maîtres sur Rousseau, lequel avait obtenu l’autorisation de copier au Louvre.
Les rapprochements, formels, voire thématiques, sont souvent judicieux, notamment l’incroyable allégorie de « la Guerre » de Rousseau, présentée lors du salon des Indépendants de 1894, confrontée à l' »Egalité devant la mort » de Bouguereau, 1848, dont il reprend la stricte division en deux registres horizontaux au fort pouvoir symbolique ainsi qu’à une toile d’Uccello. Une femme grimaçante, armée d’une épée et d’une torche, chevauchant un cheval ailé, incarne la Guerre et plane sur un paysage désolé parsemé de cadavres. L’absence de références historiques, la puissance métaphorique accentuée par la stylisation formelle, les aplats colorés, en font un puissant manifeste contre la guerre.
Autre très beau rapprochement : « le portrait de Monsieur X » voisinant avec un remarquable « portrait d’homme » de Carpaccio, 1485, auquel il semble avoir emprunté le couvre-chef et dont il reprend la mise en page tout en remplaçant les paysages ruraux des portraits renaissants par des cheminées d’usine plus cohérents au siècle de la « révolution industrielle ». Léger lui rendra hommage dans « Le Mécanicien ».
La fameuse charmeuse de serpents du Douanier (1907), commande de la mère de Robert Delaunay au retour d’un voyage en Inde qui dépeint une figure androgyne qui envoûte, au son de sa flûte, des serpents et la nature primitive ambiante, fait quant à elle face à celle non moins remarquable et mystérieuse avec cette forme blanche venue d' »outre monde » de Brauner (« la rencontre du 2 bis, rue Perrel », 1946) tandis qu’une calèche de Rousseau dialogue avec celle de Carrà – surprenante et terriblement simplifiée dans l’esprit des primitifs italiens- etc. Intéressant !



















