Lautréamont revisité par Flachot

GALERIE FELLI, Paris, Janvier – Février 2019

Flachot Bertrand_galerie Felli_26 janvier 2019

Entre dessin, photographie et installation, découverte du travail tout à fait atypique de l’artiste et scénographe Bertrand Flachot, diplômé des arts décoratifs, à la galerie Felli : une série de pièces où le livre, en tant qu’objet et en tant que texte (ici « les chants de Maldoror » de Lautréamont), est le principal protagoniste. Techniquement, il s’agit en premier lieu de tirages photographiques numériques mais l’artiste les retravaille par ordinateur et/ou à la mine de plomb par un jeu de traits, dessinés ou constitués de fils de cuivre, qui complètent, approfondissent, prolongent, étirent l’image photographique, donnant naissance à « une réalité autre, intime, mise en ligne », parfois mise en volume, lui apportant une certaine picturalité, un certain onirisme.

Un dessin qui semble s’échapper de la photographie pour se prolonger dans l’espace et s’y dissoudre peu à peu.

Les deux techniques aux temporalités si diverses, s’enrichissent, se construisent et se déconstruisent, se complètent ou s’émancipent l’une de l’autre pour donner naissance à une nouvelle réalité, sensible, poétique et en perpétuelle métamorphose. Un travail dans l’espace et dans le temps, caractérisé par le geste, le trait et la volonté d’investir une surface et un espace.

http://www.bertrandflachot.com/docu-texte/

La Seine entraîne un corps humain. Dans ces circonstances, elle prend des allures solennelles. Le cadavre gonflé se soutient sur les eaux ; il disparaît sous l’arche d’un pont ; mais, plus loin, on le voit apparaître de nouveau, tournant lentement sur lui-même, comme une roue de moulin, et s’enfonçant par intervalles. Un maître de bateau, à l’aide d’une perche, l’accroche au passage, et le ramène à terre. Avant de transporter le corps à la Morgue, on le laisse quelque temps sur la berge, pour le ramener à la vie. La foule compacte se rassemble autour du corps. Ceux qui ne peuvent pas voir, parce qu’ils sont derrière, poussent, tant qu’ils peuvent, ceux qui sont devant. Chacun se dit : «Ce n’est pas moi qui me serais noyé.» On plaint le jeune homme qui s’est suicidé ; on l’admire ; mais, on ne l’imite pas. Et, cependant, lui, a trouvé très naturel de se donner la mort, ne jugeant rien sur la terre capable de le contenter, et aspirant plus haut. Sa figure est distinguée, et ses habits sont riches. A-t-il encore dix-sept ans ? C’est mourir jeune !

La foule paralysée continue de jeter sur lui ses yeux immobiles… il se fait nuit. Chacun se retire silencieusement. Aucun n’ose renverser le noyé, pour lui faire rejeter l’eau qui remplit son corps. On a craint de passer pour sensible, et aucun n’a bougé, retranché dans le col de sa chemise. L’un s’en va, en sifflotant aigrement une tyrolienne absurde ; l’autre fait claquer ses doigts comme des castagnettes… Harcelé par sa pensée sombre, Maldoror, sur son cheval, passe près de cet endroit, avec la vitesse de l’éclair. Il aperçoit le noyé ; cela suffit. Aussitôt, il a arrêté son coursier, et est descendu de l’étrier. Il soulève le jeune homme sans dégoût, et lui fait rejeter l’eau avec abondance. À la pensée que ce corps inerte pourrait revivre sous sa main, il sens son coeur bondir, sous cette impression excellente, et redouble de courage. Vains efforts ! Vains efforts, ai-je dit, et c’est vrai. Le cadavre reste inerte, et se laisse tourner en tous sens. Il frotte les tempes ; il frictionne ce membre-ci, ce membre-là ; il souffle pendant une heure, dans la bouche, en pressant ses lèvres contre les lèvres de l’inconnu. Il lui semble enfin sentir sous sa main, appliquée contre la poitrine, un léger battement. Le noyé vit ! À ce moment suprême, on put remarquer que plusieurs rides disparurent du front du cavalier, et le rajeunirent de dix ans. Mais, hélas ! les rides reviendront, peut-être demain, peut-être aussitôt qu’il se sera éloigné des bords de la Seine.

Lautréamont, les chants de Maldoror, Gallimard
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Author: Instant artistique

Conservateur de bibliothèque. Diplômée en Histoire et histoire de l'art à l'Université Paris I et Paris IV Panthéon-Sorbonne. Classes Préparatoires Chartes, École du Patrimoine, Agrégation Histoire. Auteur des textes et de l'essentiel des photographies de l'Instant artistique, regard personnel, documenté et passionné sur l'Art, son Histoire, ses actualités.

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