CENTRE POMPIDOU, Paris, Mars-Juillet 2018

Plongée dans l’utopie au centre Pompidou…Il est toujours assez fascinant de voir à quel point les débuts de la révolution russe se sont accompagnés d’une véritable révolution artistique avec l’affirmation du suprématisme puis du constructivisme et surtout le discours sous-tendant ces courants, caractérisé par une volonté de repenser le monde par l’art, « un art authentiquement révolutionnaire qui rompra avec la vieille routine de l’académie » (Chagall, 1918), investissant la peinture, l’architecture (les architectone, planites de Malévitch, qui envisage également dès les années 20 un spoutnik ou « satellite suprématiste »), le design où l’esthétique et le conceptuel priment sur l’aspect fonctionnel (la superbe « tasse suprématiste » de Malévitch, 1926). Rien de comparable pendant la Révolution française, où l’art est plutôt resté dans les cartons, le temps de l’Histoire s’emballant beaucoup trop vite pour donner lieu à des créations sinon éphémères. L’emblématique « serment du jeu de paume » de David est ainsi resté à l’état d’esquisse. C’est par ailleurs par l’abstraction -ce qui sera l’inverse sous Staline avec le réalisme socialiste- que se déploie alors la propagande politique, ce que l’affiche « frappe les blancs avec le coin rouge » (1919-20), symbole de la lutte de l’armée rouge contre les russes blancs favorables au tsar ou la tribune de Lénine, d’El Lissitzky, rappellent à merveille.

Kandinsky, Moscou la place Zoubovski 1916 
Malévitch, suprématisme 1916
« Chagall, Lissitzky, Malévitch, l’avant-garde russe à Vitebsk » s’intéresse à une courte période de l’histoire de l’art russe, particulièrement prolifique et cependant méconnue. Chagall, nommé en 1918 commissaire de sa ville natale, Vitebsk, y fonde une école populaire d’art où enseignent El Lissitzky et Malévitch, et rêve d’y associer un musée. Se dessinent peu à peu des divergences entre le recours persistant à la figuration et les coloris recherchés d’un Chagall et le suprématisme radical (quelle que soit sa dimension métaphysique) d’un Malévitch ; entre travail collectif et désir de préserver une expression artistique individuelle. « Mais dans ce carré noir misérable sur la toile, moi, je ne voyais pas l’enchantement des couleurs », Chagall, vers 1970. A noter quelques belles toiles de l’artiste, parfois accompagnées de leur dessin préparatoire et un remarquable « peintre à la lune » de 1916-1917.

Marc Chagall, le peintre à la lune 1916 17 
El Lissitzky, proun
L’exposition propose un très bel ensemble de « prouns » ou « projets pour l’affirmation du nouveau en art », d’El Lissitzky, formes géométriques agencées en constructions équilibrées, associations de surfaces planes et d’éléments architecturaux représentés en projection axonométrique, « stations d’aiguillage entre peinture et architecture » selon l’artiste, censées accompagner la construction d’une nouvelle société. L’ « Espace proun » imaginé par El Lissitzky pour la grande exposition d’art de Berlin en 1923 s’y trouve même reconstitué, le suprématisme investissant alors totalement l’espace tridimensionnel. Elle est par ailleurs l’occasion de découvrir des artistes plus mineurs tels que David Lakerson, Gustav Klucis, Ilia Tchachnik, Iouri Pen -dont un remarquable autoportrait inspiré de Rembrandt-, Ivan Koudriachov, lev Loudine -dont la toile « cubisme » rappelle l’influence du cubisme sur la pensée et l’enseignement suprématistes, Mikhail Veksler, Nikolai Souiétine… Une intéressante-à défaut d’être bouleversante- page d’histoire…



















