Le dessin à l’honneur…

FONDATION CUSTODIA, Paris, février – mai 2020

PETIT PALAIS, Paris, juin-octobre 2020

Le dessin était à l’honneur dans plusieurs institutions parisiennes. Retour sur Studi & schizzi, à la fondation Custodia, et la Force du dessin, au petit palais… L’exposition de la Fondation Custodia présentait une remarquable sélection de dessins italiens des XVe au XVIIIe siècles axés sur la représentation de la figure. L’occasion de se souvenir du primat du « disegno » -le terme italien évoquant tout à la fois le dessein, soit la pensée, et le dessin, soit son exécution formelle-, théorisé par le premier historien de l’art, Vasari, à Florence, tant dans le processus de création que dans la formation des artistes.Technique de l’expérimentation et de l’essai par excellence, le dessin et ses différentes approches (pierre noire, craie blanche, plume, encre, lavis, pointe d’argent…) permet de fixer rapidement un mouvement, une attitude.

Etape majeure de la genèse d’une œuvre, au plus près de l’inspiration première de l’artiste, la représentation dessinée du corps humain confronte l’artiste à différents problèmes formels tels que la disposition des figures dans un espace contraint (angle de vue, format, forme de l’encadrement de l’œuvre à venir…), la dynamique interne entre les différentes figures…Au fil des esquisses, l’artiste rapproche ainsi ou éloigne des figures, change l’angle d’étude, afin de traduire les réactions d’un groupe ou la nature de leurs relations : intimité, dévotion…(Parmigianino, « un couple d’amoureux assis » ; Domenichino, « La Vierge à l’Enfant », vers 1626-1627 ; Pietro da Cortona, « La Vierge adorant l’Enfant », vers 1638 ; Guercin, « Le Christ ressuscité apparaissant à la Vierge », vers 1628 -1630 ; Domenico Beccafumi, « Trois prophètes » etc.).

L’étude de la figure humaine s’affirme particulièrement à la Renaissance, en cohérence avec la pensée humaniste et la réappréciation de l’antique. L’étude d’après nature, soit d’après le modèle vivant, est encouragée. Il s’agit tout à la fois de s’exercer et de comprendre le fonctionnement du corps, son anatomie, son expressivité, sa gestuelle. L’analyse des différentes esquisses préparatoires à une même toile permet de comprendre comment l’artiste varie et fait évoluer ses figures jusqu’à trouver l’attitude la plus juste, la plus expressive, au regard du sujet représenté, tout en se constituant un répertoire de formes auquel faire appel pour d’autres créations. Une superbe feuille du Guercin représente ainsi Marie-Madeleine dans cinq variantes de poses et d’expression (« cinq études pour Marie Madeleine », vers 1620). Les « trois études d’un jeune homme portant un manteau », de Filippino Lippi, ou les « Études pour la tête, le torse et le bras droit d’un garçon » de del Sarto, vers 1526 témoignent admirablement de cette recherche faite de reprises, de variations, de repentirs. Les variations concernent parfois seulement une part du corps, le port d’une tête (Salviati, « Figure féminine drapée, en pied : Salomé, avant 1541), la torsion et la musculature d’un torse (Annibale Carracci, « Étude du torse d’un homme, assis vers la droite »), le geste d’une main (Guido Reni, « Jeune fille portant un plat », vers 1609 – 1612). Une admirable étude de draperie de Lorenzo di Credi, 1478-80, réalisée à la pointe d’argent révèle par ailleurs une observation attentive de la lumière et la capacité de l’artiste à rendre les qualités plastiques du drapé par les effets d’ombre et de lumière. La fascinante « Tête de garçon de profil vers la gauche » attribué à Ghirlandaio, réalisée à la pointe d’argent, témoigne quant à elle d’une même dextérité dans la représentation de la lumière, l’artiste usant de rehauts de blanc pour ce faire et traduire l’animation et le volume de la chevelure du modèle. A l’inverse, del Sarto use d’une technique sombre, la pierre noire, pour indiquer les ombres et traduire ainsi, par contraste avec les zones plus claires, le volume d’un visage (le front, les joues, le menton de la « tête d’une jeune femme, légèrement tournée vers la droite », vers 1517). Une véritable et passionnante plongée dans la genèse de l’œuvre.

https://www.fondationcustodia.fr/Studi-Schizzi-155

La fondation accueillait par ailleurs un ensemble de gravures contemporaines de la néerlandaise Anna Metz qui fut pour moi une belle découverte. Un travail tout à fait atypique, l’artiste rehaussant ses eaux-fortes collages (papier, feuille d’aluminium, textile) ou laissant l’acide mordre la plaque jusqu’à la rupture. Il émane de ces œuvres, souvent sérielles, une qualité poétique indéniable, le jeu du hasard pendant le processus de création faisant naître de merveilleux paysages d’arbres dénudés couverts de givre.

La franco-française Force du dessin, exposition de la collection Pratt au Petit Palais, m’a semblé plus inégale. Elle recelait néanmoins quelques feuilles remarquables telles que, pour la fin XVIe ou le XVIIe siècle, « le Colisée » de François Stella, témoignage précoce (1587) de l’intérêt des artistes français pour la Rome antique, une très belle « Tête de femme de profil » du jeune Vouet, réalisée pendant son séjour romain en préparation d’une Vierge à l’enfant, un homme drapé des plus raphaélesque de le Sueur, feuille préparatoire à la tenture de st Gervais et st Protais, ou encore des études d’une belle sensibilité de le Brun, souvent plus vivantes et légères que les œuvres finales. Si le XVIIIe siècle n’était pas totalement absent (Fragonard, « Melissa console Bradamante », illustration du Roland Furieux de l’Arioste, vers 1780 ; Bouchardon, dessin préparatoire à un groupe sculpté « athlète domptant un ours »), j’ai surtout noté, pour la suite du parcours, un ensemble de feuilles romantiques de Prud’hon (« l’âme brisant les liens qui l’attachent à la terre » ; « Psyché enlevée par les zéphyrs » ; « Vénus et Adonis ») Delacroix (« cheval ruant », « la Cène »), Girodet (« Turc tourné vers la droite »), Gros (« les Pestiférés de Jaffa ») d’une grande force. L’exposition se terminait par les dessins inclassables et époustouflants de Victor Hugo ( « Fermain-Bay »), réalisés à l’encre, au lavis, à la plume ainsi que les dessins au crayon, en noir et blanc, tout aussi impressionnants de Seurat ( « femme accoudée à un parapet de la Seine », « la maison hantée »…).

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Author: Instant artistique

Conservateur de bibliothèque. Diplômée en Histoire et histoire de l'art à l'Université Paris I et Paris IV Panthéon-Sorbonne. Classes Préparatoires Chartes, École du Patrimoine, Agrégation Histoire. Auteur des textes et de l'essentiel des photographies de l'Instant artistique, regard personnel, documenté et passionné sur l'Art, son Histoire, ses actualités.