FONDATION VUITTON, Neuilly, Octobre 2017 – Mars 2018

Les collections du MOMA investissent l’ensemble de la fondation Vuitton cet automne. Un parcours de grande qualité quoique assez hétérogène, structuré chronologiquement : origines européennes de la modernité, abstractions américaines, séries et structures minimales, Amérique pop, l’art en action, images et identités, numérique/analogique, nouveaux horizons, ponctués d’espaces dédiés aux archives et à l’histoire du musée et des grandes expositions qui l’ont jalonnée. L’ouverture est surprenante, présentant quelques pièces industrielles et témoignant d’emblée de la capacité du Moma à accueillir de nouvelles pratiques (photographie dès les années 30 avec une exposition Walker Evans, cinéma, art vidéo, design, affiches, architecture) et élargir, comme les artistes au fil du temps (ready made, pop mêlant high and low), la définition de l’art au XXe siècle.

Brancusi, oiseau dans l’espace 1928 
Cézanne, nature morte aux pommes 1895-98
Les premières salles rappellent le caractère fondateur des avant-gardes européennes sur l’art américain à venir : s’y succèdent ainsi l’éblouissant « oiseau dans l’espace » de Brancusi de 1928, quasiment abstrait en ce que l’artiste entend représenter l’ « essence du vol » et qui fut l’objet d’un procès, remporté par l’artiste, contre la douane qui lui contestait le caractère d’œuvre d’art ; la « nature morte aux pommes » de Cézanne de 1895-98, qui détonne par ses parties sciemment inachevées et en réserve, l’essentiel étant moins le sujet que la technique et les matériaux ; une remarquable mise en présence du maladroit et à rebours de toute idéalisation « baigneur » de Cézanne et du « meneur de cheval » de Picasso, tout aussi frontal, rigide et monumental….

Dali, persistance de la mémoire 1931 
Giorgio di Chirico, gare Montparnasse 1914
En dehors d’une nature morte assez schématisée de ce dernier, le cubisme est étrangement absent, et les Demoiselles n’ont pas fait le voyage, bien entendu. Futurisme, dada et surréalisme sont magistralement représentés par des toiles de Boccioni, l’impressionnante bien que de petite taille « persistance de la mémoire » de Dali, 1931, des rayogrammes de Man Ray, une superbe toile métaphysique de Chirico, « la mélancolie du départ », où le temps semble suspendu, ainsi que « gare Montparnasse », 1914, un ready made de Duchamp et des collages de Schwitters. Pointillisme, expressionnisme, Sécession sont également présents avec un remarquable portrait de Fénéon par Signac, une « scène de rue à Berlin » de Kirchner, 1913, d’une grande beauté par le heurt des couleurs, les distorsions de formes, relevant pour les nazis de l’ »art dégénéré », « l’espoir II » de Klimt.

Mark Rothko n° 10 1950 
Jackson Pollock, Echo number 25 1951
Les abstractions américaines sont annoncées par celles des avant-gardes européennes (et une évocation de la montée des totalitarismes qui favorisera le déplacement du centre de gravité de la modernité vers les Etats Unis) : deux œuvres particulièrement radicales et puissantes de Malévitch, « composition suprématiste : blanc sur blanc » et Mondrian « composition en blanc, noir et rouge ». Si Rothko, Pollock et Newman sont bien présents par quelques toiles caractéristiques de l’action painting et de la colorfield painting, il n’en demeure pas moins que l’on aurait pu s’attendre à ce que cette période fondatrice pour l’art américain soit mieux représentée et que l’exposition propose au moins un drippin’.

Frank Stella, the marriage of reason and squalor II 1959 
Carl Andre, 144 lead square 1969
Il en est de même de la salle consacrée au minimalisme, où l’on peut néanmoins relever la présence de l’architecture (Mies Van der Rohe…). Malgré l’absence de Judd, les principaux protagonistes du mouvement sont là : un remarquable sol de 144 plaques de plomb de Carl Andre, 1969, dialogue à merveille avec des toiles de Frank Stella (« black painting », « the marriage of reason and squalor II 1959 ») et Ellsworth Kelly et affirme sa rupture avec les caractéristiques classiques de la sculpture (verticalité, technique, référentialité…) mais cette période essentielle qui a grandement participé au déplacement du coeur du monde de l’art de Paris à New-York aurait mérité un traitement plus conséquent.

Andy Warhol, Campbell’s soup cans 1962 
Roy Lichtenstein, drowning girl 1963
Le parcours se poursuit avec des œuvres emblématiques du Pop art, de la performance et du post-minimalisme des années 1960-80 : la magistrale série des Campbell’s soup de Warhol, « drowning girl » de Lichtenstein, un Jasper Johns (mais ni un Flag, ni une cible), un néon de Bruce Nauman, « human/need/desire », 1983, d’une réelle profondeur lorsqu’on y réfléchit…On aurait tendance à penser que l’homme a besoin de l’amour mais lier par le langage et sa représentation visuelle besoin et désir, plutôt antithétiques philosophiquement parlant, cela donne à penser…L’oeuve de Kusama retenue est tout aussi déroutante tant l’artiste se résume généralement à ses « dots ». Il s’agit d’une accumulation de formes phalliques, sorte d’exorcisation de ses peurs par l’artiste et rappel possible de l’importance du féminisme dans l’Amérique de l’époque. Malgré la présence d’un dessin de Robert Smithson, le land art est quasiment oublié.

Gerhard Richter, september 2005 
Mark Bradford, let’s walk to the middle of the ocean 2015
La suite de l’exposition est plus faible et confuse, malgré quelques belles pièces dont celle de Gerhard Richter sur le 11/9, la série « untitled film stills » de Cindy Sherman interrogeant les stéréotypes féminins, « Aids », de General idea et une imposante toile de Mark Bradford, « let’s walk to the middle of the ocean », évoquant également le Sida, une sculpture énigmatique de Trisha Donnelly, « to be titled », voisinant avec le travail mémoriel et minimaliste d’Iman Issa. Christopher Wool a été choisi pour évoquer l’influence de la scène underground et du graffiti sur l’art, plutôt qu’un Basquiat, tandis que la présence d’œuvres engagées politiquement (notamment à l’égard du Vietnam, des questions raciales) se révèle faible, tout comme l’est, esthétiquement, la sélection consacrée au numérique. Malgré cette lecture partagée, la force et la beauté d’une bonne part de cette exposition font qu’elle se révèle tout à fait incontournable.
En prime, l’atelier Athem revêt les voiles de verre du bâtiment de Gehry des couleurs des chefs d’œuvre du MOMA : Mondrian, Klimt, Signac, Boccioni…





















































