GALERIE PAPILLON, Paris, Mai – Juillet 2019

Après Raphaëlle Péria, c’est l’œuvre tout aussi percutante de Cathryn Boch que la galerie Papillon nous propose de découvrir. Une autre forme de paysage sensible, non plus né de la perte, de l’effacement et du recouvrement par le dessin de l’image photographique, mais d’une matière également meurtrie, constituée ça et là de cartes géographiques, de calques, de plans, de fragments ou tirages photographiques, de bois, de moquette, de plâtre… Une matière malmenée, fissurée, pliée, ligaturée, cousue comme l’on suture une plaie et qui résonne singulièrement dans un monde instable marqué par le réchauffement climatique, la crise migratoire, la montée des extrémismes etc. Fruit d’une résidence d’artiste au sein du centre hospitalier psychiatrique Montperrin d’Aix-en-Provence, les œuvres présentées constituent des réponses de l’artiste à l’urgence sociale, écologique et humanitaire à laquelle nous sommes confrontés.
Dès l’entrée, une admirable pièce nous introduit à l’univers artistique de Boch : un rideau de lanières de plastique, suspendu et traversé par la lumière, se révèle parcouru de fils. S’y dessine par le jeu d’un tirage numérique d’une incroyable délicatesse un territoire, un entre-deux à l’image de la ville de Marseille, terre de prédilection de l’artiste et tout à la fois ville frontière et ville d’accueil, entre fermeture et ouverture, entre hostilité et hospitalité. La transparence, souvent privilégiée par Boch, incarne à merveille cet espace paradoxal.
De part et d’autre de ce « sans titre », 2019, deux dessins travaillés avec une vaste réserve évoquent une terre en train de s’éroder, de se défaire, de sombrer, ce qu’accentue la prégnance de couleurs chaudes, terres (jaune, orange…). Déjà, le papier gagne en volume par le recours à la couture, au collage, à la déchirure, au froissement. La tendance s’accentue dans les œuvres les plus récentes qui débordent peu à peu du cadre -lequel se réduit d’ailleurs à une barre de suspension-, se détachent du mur, investissent l’espace. Le dessin se fait installation, modelé et fissuré par la forme d’un ballon ou d’un cerceau, la tension des points de couture, l’ajout d’éléments d’une matérialité sensible. Le dessin se fait territoire, que ce soit par l’enchevêtrement de fils par lequel l’artiste s’approprie le papier ou par le recours direct au support cartographique, instrument par excellence de l’impérialisme et zone de cristallisation des tensions, qu’elle parcourt à l’aiguille dans une démarche entre déchirure et lien, blessure et suture, violence et beauté, élaborant une forme de « contre-géographie » (Sonia Recasens, commissaire d’exposition) intime, charnelle, les frontières, mouvantes et troubles, entre les terres reflétant celles entre soi et Autrui.
Dans d’autres pièces, l’intrusion inédite et remarquablement maîtrisée de plastique nous alerte sur les pollutions et contaminations qui menacent la planète et l’humanité. « Mes dessins sont à l’image de mon quotidien. Ce sont des strates. Ils attendent de se constituer petit à petit, ils se chargent du monde qui les entoure. C’est une approche de mémoire et de présent absolu », déclare l’artiste, révélant par la même une approche voisine de la Gestalt thérapie qui se focalise sur l’interaction de l’homme avec son environnement comme voie de reconstruction de soi. A voir…et à suivre…




