BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE, Paris, Septembre – Décembre 2020
Ce qui a dressé la construction dans un élan vers le haut, c’est la volonté humaine ; ce qui lui donne son aspect actuel, c’est la forme mécanique de la nature, dont l’activité rongeante et destructrice tend vers le bas. Mais cependant, tant que l’on peut parler de ruines et non de monceaux de pierres, la nature ne permet pas que l’œuvre tombe à l’état amorphe de matière brute ; une forme nouvelle est née qui, du point de vue de la nature, est absolument sensée, compréhensible, différenciée. La nature a fait de l’œuvre d’art la matière de sa création à elle, de même qu’auparavant l’art s’était servi de la nature comme de sa matière à lui.
Georg Simmel, Mélanges de philosophie relativiste, Alcan, 1912.

Une trentaine d’années en quête de beauté, à fréquenter les sites archéologiques, quelque 200 de par le monde, principalement des sites gréco-romains, à y sonder chaque recoin pour découvrir le meilleur angle de vue, à attendre jour après jour que la lumière solaire donne naissance à une image digne d’être capturée, quelle expérience de vie remarquable de profondeur et de densité ! Une beauté dénichée au cœur même du chaos, de l’imperfection et de la destruction…Une expérience à l’origine de la série « Ruines », actuellement présentée à la Bibliothèque Nationale de France.
Une série en noir et blanc, éblouissante par la singularité des points de vue (plongée, contreplongée, gros plans, vues lointaines…), la densité des ombres, le choix du format panoramique, format de prédilection du photographe pour le paysage et donnant magistralement à voir le caractère paradoxal de la ruine : élément fragmentaire rappelant une totalité perdue et laissant par-là place à l’imaginaire, présence de l’absence, signe de la perte, rappel de l’état transitoire de toute chose et annonce de la disparition à venir, d’où sa résonance particulière à l’âge du romantisme.
Le propos de Koudelka se distingue toutefois de la poétique des ruines romantique en ce qu’il s’attache avant tout à relever les traces du passage du temps, de la nature et des hommes. Il ne s’agit pas d’une nostalgie du passé mais de nous rappeler que toute construction humaine est appelée à devenir ruines et qu’il est nécessaire de préserver ces témoignages admirables des civilisations passées. Tandis que le format monumentalise les ruines et complexifie les compositions, les pavements, les colonnes, les sculptures soulignent pertinemment la géométrie des sites comme l’approche très formelle du photographe qui parvient à conférer une présence et une intériorité remarquables aux détails architecturaux. Le format panoramique chez Koudelka n’a rien de la vue large et centrée traditionnelle témoignant de la grandeur des sites capturés mais est l’occasion de décentrements, de basculements, de mises en abyme, de jeux de perspective, de suites de points de vue…par lesquels le photographe souligne la fragilité de l’être, les irrégularités d’un dallage, le déséquilibre d’un bloc de pierre, la force de la nature lorsqu’un arbre centenaire supplante de sa présence un monument à l’arrière-plan…

Turquie, Assos,Temple d’Athéna (2013) 
Grèce, Cap Sounion, temple de Poséidon (2003) 
Italie, Rome, parc des Aqueducs (2002) 
Jordanie, Amman, temple d’Hercule (2012)
La série est par ailleurs remarquablement servie par un accrochage constitué d’une quarantaine de tirages monumentaux suspendus au centre de la salle et d’une cinquantaine de tirages plus modestes posés à l’horizontal sur le pourtour, ponctués d’une vingtaine de tirages verticaux placés au mur. Au fil du parcours, les sites sont mélangés, la ruine apparaissant dans son universalité et son potentiel métaphorique du passage du temps.

