JEU DE PAUME, Paris, Février – Juin 2019, Juin – Septembre 2019

Si les récentes manifestations de certaines institutions ne m’ont aucunement convaincue, il en est d’autres qui, fort heureusement, maintiennent une programmation de grande qualité. C’est le cas du Jeu de Paume, qu’il s’agisse de l’exposition Luigi Ghirri au printemps ou de l’exposition Sally Mann qui vient de s’achever. La découverte du travail photographique de Luigi Ghirri, à l’occasion de « Cartes et territoires », s’est révélé des plus stimulantes. Ses premières séries remontent au début des années 1970 et s’intéressent au quotidien tout en témoignant de la formation de géomètre de l’artiste (frontalité, immobilité et précision, placement des sujets dans l’espace, cadrage souvent structuré par de puissantes verticales et horizontales, changement d’échelle…).
Ghirri dépeint une Italie détonante, à mille lieux des sites touristiques qui lui sont habituellement associés. Une Italie en plein bouleversement social et culturel, la modernité côtoyant la tradition et ponctuant le paysage de ses signes (panneaux publicitaires, stations essences…). Dans la série Catalogo, Ghirri s’intéresse ainsi aux surfaces, aux façades anonymes et aux motifs décoratifs des rues commerçantes de Modène dont la géométrie rappelle le modernisme. Il y découvre, par-delà l’apparente uniformité de l’environnement urbain, de subtiles et nombreuses variations. « J’ai toujours abordé la « scène à représenter » d’une manière directe […]. L’acte de photographier est déjà en soi un geste esthétique et formel. »L’homme apparait assez indirectement dans ses œuvres, soit que Ghirri représente les lieux qu’il habite, soit qu’il le représente de dos, regardant des plans de ville, des itinéraires, et témoignant du développement contemporain d’un monde de l’image prégnant et formatant de plus en plus son vécu. Une mise en abîme de la technique photographique, une forme d’autocritique et de démultiplication de l’identité humaine, le photographe se faisant observateur, l’objet de l’image photographique contemplant une autre image…(Diaframma 11, 1/125, luce naturale).
En 1973, Ghirri initie un travail sur la cartographie, Atlante, zoomant sur les pages d’un atlas en plans toujours plus rapprochés. Les différents signes cartographiques, les déserts, les océans, les chaînes de montagnes, les lignes délimitant les frontières et méridiens, les nombres indiquant les altitudes et les profondeurs se défont peu à peu, frisant l’abstraction. « Dans ce travail, j’ai voulu accomplir un voyage dans le lieu qui efface, au contraire, le voyage lui-même […] le seul voyage aujourd’hui possible se situe dans les signes, dans les images ». L’année suivante, Ghirri réalise une autre admirable série photographique consacrée au ciel, « ∞ » Infinito. En dépit du protocole immuable reconduit par l’artiste photographie après photographie (chaque jour, pendant un an, le même objet est photographié, le ciel, selon le même format), ses photographies semblent une tentative de capturer un sujet qui ne cesse de se dérober. « Ce travail pourrait suggérer une impossibilité de photographier. Mais c’est, au contraire, dans cette impossible délimitation du monde physique, de la nature et de l’homme que la photographie trouve sa validité et son sens ». Une réflexion sur la nature et la place de l’image dans notre perception du monde d’une remarquable actualité.
C’est un tout autre univers, et cependant tout aussi captivant, que celui de Sally Mann, exposé dernièrement au Jeu de Paume. Dépeignant inlassablement le Sud des Etats-Unis dont elle est originaire, Sally Mann explore, à travers des photographies de sa famille et des paysages qui l’entourent les thèmes fondamentaux de la mémoire, du désir, de la mort. Les photographies qu’elle saisit de ses enfants, en dépit de leur minutieuse mise en scène, exprime la liberté et la complexité de l’enfance, dépeignant la beauté et la sensualité naissante des enfants, leurs colères, leurs hontes, leurs détresses, leurs jeux, leurs aspirations contrastées entre attachement familial et désir d’indépendance. L’une de ses séries photographiques les plus percutantes et esthétiques à mes yeux est consacrée au souvenir de la guerre de Sécession.
Mann s’intéresse aux collines, aux cours d’eau, aux forêts, aux champs de bataille de sa Virginie natale, tout en s’efforçant de révéler les cicatrices recelées par la terre. Usant du procédé du collodion humide fréquent au XIXe siècle, mais dont elle préserve les imperfections, les rayures, les craquelures, elle réalise au début des années 2000 de saisissantes photographies, des forêts sombres, mystérieuses où semblent résonner les morts qui y tombèrent. Sondant l’histoire de sa famille et de son Etat, Mann s’intéresse également à la question raciale et entend rappeler ces « rivières de sang » versées par les esclaves tâchant de fuir leur destinée maudite. Elle représente, sous forme de ferrotypes, soit les rivières et marécages (Blackwater), les églises où ils cherchèrent leur salut mais trouvèrent souvent la mort, soit des portraits d’Afro-américains. Le procédé choisi produit des images sombres, mêlant le réel et le reflet, des ciels tumultueux, des arbres brisés, des atmosphères floutées de vapeurs ou de fumées. Des images d’une incroyable qualité technique et d’une redoutable profondeur…

