
MUSEE DES BEAUX-ARTS, CAEN, 13 mai-17 septembre 2023
« Persée reçut d’Hermès la faucille d’acier ; puis il vola jusqu’à l’Océan ; il trouva les Gorgones endormies. Elles étaient trois : Sthéno, Euryale et Méduse. Seule Méduse était mortelle : c’est pourquoi Persée devait s’emparer de la tête de cette dernière. À la place des cheveux, les Gorgones avaient des serpents entortillés, hérissés d’écailles ; et elles avaient d’énormes défenses de sangliers, et des mains de bronze, et des ailes en or qui leur permettaient de voler. Quiconque les regardait était changé en pierre. Persée, donc, les attaqua pendant leur sommeil. Athéna guidait sa main : tenant la tête tournée, et regardant l’image de Méduse reflétée sur le bouclier de bronze, il lui coupa la tête. Et du cou tranché bondit Pégase, le cheval ailé, et Chrysaor, le père de Géryon, que Méduse avait conçus avec Poséidon. »
Apollodore, Livre II

Le musée des beaux-arts de Caen consacre une exposition à une figure tout aussi singulière que fascinante de la mythologie grecque : Méduse, divinité primordiale petite-fille de la Terre et de l’Océan et seule mortelle des trois sœurs Gorgones. Une figure paradoxale s’il en est puisque ce visage hideux, cette tête aux cheveux hérissés de serpents, pour paraphraser Ovide (les Métamorphoses, livre IV) n’est que le résultat de la colère d’Athéna. A l’origine d’une grande beauté, Méduse aurait été punie pour avoir souillé son temple avec Poséidon. La déesse portera d’ailleurs la tête de Méduse décapitée par Persée –le gorgonéion apotropaïque- sur son manteau ou son bouclier en signe de pouvoir.
Selon Jean Clair, qui lui a consacré un ouvrage (Méduse, contribution à une anthropologie des arts du visuel, Gallimard, 1989), la représentation de Méduse alterne entre gracieuse harmonie dans les temps d’équilibre et chaos dans les temps de trouble. Méduse incarne l’altérité radicale, l’horreur, l’objectivation de la peur pour la rendre supportable.

Le parcours opte pour une approche chronologique susceptible de mettre en exergue l’évolution de la représentation de Méduse, figure toujours ambivalente entre fascination et répulsion, beauté séductrice (Moyen-Age, 19e siècle préraphaélite et symboliste) et terrifiante incarnation de la mort (antiquité grecque, XXe siècle) susceptible de symboliser la puissance visuelle de l’Art (Renaissance). Elle balance entre la vie (son sang engendre Pégase et Chrysaor) et la mort (son regard pétrifie). On ne peut que regretter que les commissaires cèdent au dogmatisme ambiant qui analyse tout sous le filtre du genre et suggère une Méduse contemporaine synonyme d’insoumission et de féminisme, ainsi que la coexistence d’œuvres de grande qualité esthétique et de réalisations des plus médiocres.


Le cheminement à travers les siècles n’en est pas moins dynamique, tout à la fois par la coexistence de différentes techniques artistiques (peinture, sculpture, dessin, gravure, photographie, arts décoratifs…) et la présence de focus thématiques quelque peu à la marge du mythe. Sont ainsi évoquées d’autres figures de la terreur telles que les Erinyes –divinités infernales et punitives, dont les ailes et la chevelure de serpents rappellent les Gorgones-, la Peste (que Poussin dans Ste Françoise romaine représente avec une chevelure de serpents, les yeux exorbités, la bouche ouverte…), l’Envie (qu’un de Gheyn ou Poussin dépeint en s’inspirant de la Méduse antique et qu’Ovide décrit comme un « monstre qui se nourrit de vipères, aliment de ses noires fureurs […]. La pâleur habite sur son affreux visage; son corps horrible est décharné; son regard louche est sombre et égaré. Une rouille livide couvre ses dents; son cœur s’abreuve de fiel, et sa langue distille des poisons. », Métamorphoses, Livre II).
Une salle s’intéresse par ailleurs aux déclinaisons animales du mythe : dénomination par Linné de medusea pour décrire un animal dont les tentacules évoquent les serpents de la chevelure de la Gorgone, association antique de Méduse au corail, perçu par les anciens comme une plante pétrifiée par le sang de la Gorgone décapitée.


Incarnation de la terreur, placée par Homère aux portes de l’Hadès, entre le monde des vivants et celui des morts, entre l’ordre et le chaos, Méduse fait l’objet de représentations dès le VIIe siècle avant JC. « Elle est partout où il s’agit d’éloigner le mauvais sort, où son caractère d’épouvante est censé repousser l’épouvantable » selon l’historien spécialiste de la Grèce antique Jean-Pierre Vernant (La mort dans les yeux, Hachette, 1985) : sur les armes –comme le montre une très belle amphore du Louvre attribuée à la classe de Cambridge 49 (530-520 av JC) qui représente un guerrier avec un gorgonéion apotropaïque (qui tout à la fois protège celui qui le porte et terrifie son adversaire) sur son bouclier, peut-être Ulysse portant le bouclier d’Achille-, au fronton des temples, sur les vases comme en témoigne la remarquable hydrie du British Museum attribuée au peintre de Pan (vers 460 av JC) qui dépeint la décapitation de Méduse par Persée, sur des sculptures représentant Athéna portant l’égide –manteau créé avec la dépouille de la chèvre Amalthée- avec le gorgonéion (Toulouse, 2e siècle av JC)…

La période antique est principalement évoquée dans l’exposition par un très bel ensemble de vases grecs proposant des représentations assez grotesques quoiqu’elles s’humanisent peu à peu –une face frontale, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, traits qui perdureront au fil des représentations- et singulièrement masculines de Méduse –comme dans la coupe à figures noires du musée de Boulogne-sur-mer (vers 510 av JC) avec en son centre, en avertissement contre l’ivresse, une Méduse barbue et moustachue qui nous dévisage-. Les représentations antiques sculptées de Méduse sont pourtant tout aussi nombreuses si l’on songe à la Méduse Rondanini, à celle des musées du Vatican… et l’art romain aurait pu être représenté par de très belles mosaïques.
Tandis que le Moyen-Age chrétien ménage peu de place à la représentation de Méduse, -quoique son histoire, christianisée, apparaisse dans divers manuscrits tels l’Ovide moralisé, Méduse incarnant alors le péché, le mal, le diable vaincu par un Persée christique-, le mythe fait l’objet de nombreuses représentations, dans ses différents épisodes (décapitation de Méduse, Persée délivrant Andromède, pétrification de Phinée –le fiancé déçu d’Andromède-…), tout au long de l’époque moderne (au sens historique). La redécouverte des textes anciens, la « fascination de l’antique » dès la Renaissance et les nouveaux acquis de l’art pictural (perspective, peinture à l’huile, connaissances anatomiques…) permettent des représentations plus mimétiques et convaincantes.


Un admirable bas-relief sculpté du Louvre (1464-69), attribué à Verrocchio, représente Scipion de profil, dans la tradition antique, avec une tête de Méduse vériste sur son armure. On retrouve le gorgonéion sur le bouclier de l’Athéna/Minerve d’une tapisserie réalisée d’après Botticelli (1491-1531) où le dessin extravagant de la tête tranchée contraste avec la grâce de la déesse. Un siècle plus tard (1657-58), le Volterrano propose une intéressante toile où la tête tranchée se voit dédoublée par son reflet dans le bouclier tenu par Persée.


Les plus belles représentations de Méduse -malheureusement absentes, demeurées en Italie- relèvent d’ailleurs de la Renaissance et du XVIIe siècle : le magistral groupe sculpté de Cellini –commande de Côme 1er Médicis et symbole du triomphe des Médicis sur la République de Florence dont les valeurs civiques sont exprimées par deux chefs-d’œuvre voisins, la Judith de Donatello (1456-57) et le David de Michelangelo (1501-04)-, Persée tenant la tête de Méduse, 1554, Loggia dei Lanzi, Firenze ; la stupéfiante version peinte sur bouclier du Caravaggio où Méduse adopte les traits, gonflés de colère, de l’artiste, le regard exorbité, la bouche ouverte, 1597, Uffizi, Firenze ou encore celle, sculptée, de Bernini, musei capitolini, Roma, vers 1640-.


Deux d’entre elles sont toutefois évoquées dans l’exposition qui commence ainsi par la présentation d’un modello du Persée de Cellini et propose peu après une copie de l’œuvre de Bernini, tandis que la radicale tête de Méduse de Rubens (Kunsthistorischesmuseum, 1617-18), l’un des premiers artistes à isoler la tête décapitée et sanguinolente du monstre, est présentée, à défaut de celle du Caravaggio. Par ailleurs, ces grandes absentes permettent peut-être de prêter plus d’attention à des artistes plus méconnus tels qu’Enrico Merengo, auteur d’un effrayant marbre représentant Invidia (Ca’rezzonico, Venezia, fin XVIIe) en vieille femme à la chevelure reptilienne.

La période contemporaine (19e-21e siècles au sens historique) propose une figure toujours changeante de Méduse, parfois moins monstrueuse que mélancolique (préraphaélites, symbolistes), témoin d’un monde quelque peu désenchanté. La belle et énigmatique Méduse aux traits tourmentés, le front soucieux, le regard sombre, le cou tendu, que sculpte par exemple Marcello en 1864-65 (Fontainebleau) s’inspire de la Méduse Rondanini, copie romaine d’une sculpture grecque redécouverte par Goethe à la toute fin du XVIIIe siècle. Elle coexiste toutefois avec une figure plus terrifiante et dangereuse, dans l’esprit du sublime romantique qui joue des contradictions entre beauté et terreur, Eros et Thanatos.


Outre le saisissant bouclier avec la tête de Méduse sculptée en papier mâché d’Arnold Böcklin (Orsay, 1897), tout à la fois belle et repoussante, l’étonnante Méduse-heurtoir sculptée par Bourdelle, le dynamique Persée et Méduse de Rodin (musée Rodin, Paris, 1887) ou encore la mort de Méduse du peintre préraphaélite Edward Coley Burne-Jones (1882) assez singulière en ce que la toile évoque la naissance de Pégase et Chrysaor du cou tranché de la Gorgone et remarquable en ce qu’elle témoigne de l’érudition de l’artiste (la scène elle-même renouvelle des représentations grecques étudiées attentivement par l’artiste, le cheval ailé évoque les marbres du Parthénon…), j’ai noté la très belle toile de Maxmilian Pirner, « la fin de toute chose » (Prague, 1887) qui propose une vision fantastique des forces de vie menacées par celles de la mort : une allégorie de la poésie se tient ainsi sur un tombeau face à la Mort et une fascinante figure méduséenne. Deux toiles du peintre symboliste Franz von Stuck, l’une (Aschaffenburg, 1892) dépeignant une splendide Méduse, frontale, au regard phosphorescent, dans un cadrage aussi resserré que celui de Böcklin, l’autre (1908, Ca’Rezzonico, Venezia) représentant Persée pétrifiant Phinée avec la tête maléfique de Méduse qui domine la composition et sépare vainqueur et perdant, se révèlent tout aussi digne d’intérêt.

Les propositions plus récentes m’ont semblé plutôt décevantes et je n’en retiendrai guère qu’une singulière Méduse de Giacometti (1934) qui relève de son travail pour le décorateur Jean-Michel Frank et est en réalité une applique, ainsi que le bouclier de bronze réalisé par l’artiste tchèque Ivan Theimer en 2005 qui, tout en s’inspirant de la statuaire antique et des armures renaissantes, propose une Méduse figée dans la mort.














