Monet / Rothko

Rothko, Light red over black, 1957_Monet Rothko_musée des impressionnismes_18 juin 2022

MUSEE DES IMPRESSIONNISMES, Giverny, 18 mars – 3 juillet 2022

Maison et jardin de Claude Monet, Giverny, 18 juin 2022

Il n’est pas si fréquent de pouvoir contempler des toiles de Rothko à Paris, la plupart étant conservées aux Etats-Unis, particulièrement à la National Gallery de Washington – la dernière exposition, superbe, est celle du musée d’art moderne de la ville de Paris, en 1999- que cela ne vaille une visite à Giverny.

Rothko_n°7 dark over light, 1954_Monet Rothko_musée des impressionnismes_18 juin 2022

En continuité avec Monet et l’abstraction (Marmottan, 2010) et plus récemment, l’intéressante exposition « NymphéasL’abstraction américaine et le dernier Monet » du musée de l’Orangerie, en 2018, et en cohérence avec les dernières recherches sur l’impressionnisme tardif et son influence sur l’abstraction américaine de l’après-guerre (Ellsworth Kelly, Jackson Pollock, Joan Mitchell, Sam Francis, Barnett Newman…), le musée des impressionnismes propose un singulier dialogue entre Mark Rothko et Claude Monet à travers une quinzaine d’œuvres regroupée par thématiques de couleurs et de sensations.

Un dialogue moins singulier qu’il n’y paraît si l’on songe qu’un musée d’Art américain – en référence à la colonie d’artistes venue s’installer à proximité du maître- précéda l’actuel musée des impressionnismes ou encore que dès 1886, le marchand d’art Durand-Ruel organisait la première exposition impressionniste new-yorkaise, présentant notamment la série des rochers de Belle-Ile de Monet. Les liens entre Monet et le monde de l’art américain sont donc réels et féconds, fécondité particulièrement manifeste quant à l’impact de ses œuvres tardives, alors qu’il se replie à Giverny, peignant inlassablement l’étang et les nymphéas du jardin qu’il a créé à partir de 1883 et poussant la perception au seuil de l’abstraction, sur l’expressionnisme abstrait.

Rothko se revendique ainsi davantage de Monet que de Cézanne, autre grand fondateur de la modernité, préférant l’exploration de l’invisible du réel, la sensualité du rendu impressionniste, à la déconstruction et reconstruction formelles.

Dans mon travail, on trouve ainsi la conscience directe d’une humanité essentielle. Monet avait cette qualité et c’est pourquoi je préfère Monet à Cézanne. (…) Malgré l’affirmation générale selon laquelle Cézanne a créé une nouvelle vision et qu’il est le père de la peinture moderne, personnellement je préfère Monet. Monet est selon moi le plus grand artiste des deux.

Rothko en conversation avec le peintre Alfred Jensen

En dépit de l’admiration manifeste de Rothko –qui a visité Giverny et le musée de l’Orangerie à Paris- pour Monet, les correspondances entre les œuvres semblent souvent un peu forcées, que l’on songe à la proximité des palettes de Charing Cross Bridge de Monet, 1902, à l’atmosphère irisée et brumeuse et de n°8 de Rothko, 1949, ou encore à untitled, 1957, de Rothko, qui pourrait évoquer le pont de bois traversant le bassin des nymphéas de Monet et dont les étonnantes tonalités bleu-vert incitent à l’introspection. De fait, difficile de trouver des correspondances directes entre des toiles encore figuratives et de grands aplats monochromes : l’influence de Monet sur Rothko est plus diffuse et inconsciente, particulièrement dans la « simplification des formes par la couleur », le resserrement de la palette et la concentration des teintes des œuvres tardives. La sélection de toiles n’en est pas moins remarquable, de même que le choix d’une scénographie sobre, la pénombre des salles discrètement troublée par le rétroéclairage des oeuvres valorisant pleinement ces-dernières tout en permettant au spectateur de s’abandonner à la couleur et à la contemplation.

De même que les peintures de Monet sont superbement architecturées, celles de Rothko sont habilement construites. Le format vertical, mais aussi l’élément géométrique simple du rectangle rythment ses œuvres. Pas de sujet, pas d’anecdote, mais une simplification des formes par la couleur : son abstraction reprend l’ultime manière de Monet.

Cyrille Sciama, directeur du musée des impressionnismes
Monet, le pont japonais, 1918-24_Monet Rothko_musée des impressionnismes_18 juin 2022

Il n’en est pas moins manifeste que le vieux maître tend peu à peu, dans sa dernière période, vers l’abstraction, tendance particulièrement flagrante dans une toile telle que « le pont japonais », 1918-1924, où l’on distingue à peine la forme du pont dans l’entrelacs de touches colorées qui évoquent la végétation généreuse des jardins de Giverny.

Le sujet, la nature passent au second plan, une touche sûre, rapide, chatoyante de couleurs, emplissant la toile. C’est là, dans l’effacement du sujet au profit du geste du peintre, de l’intensité et de la puissance structurante de la couleur, d’une perception renouvelée de l’espace et du temps, d’un art de l’immatériel, propice à la méditation, que les deux artistes se rejoignent, quoique Monet s’attache prioritairement à traduire l’immédiateté d’un ressenti, l’impression fugitive d’un reflet dans l’eau, de la vapeur de l’air, à travers des toiles au format moyen caractérisées par une ouverture croissante vers l’extérieur, tandis que les toiles plus monumentales de Rothko, ses vastes aplats de couleurs de plus en plus sombres, donnent forme à l’informe des émotions et invitent à une contemplation introspective et atemporelle tout en repensant l’espace pictural.

Dès la première salle, le ton est donné avec la superbe toile de Rothko « Light red over black », 1957, rectangle noir scindé en deux sur un fond rouge, mise en dialogue avec le saule pleureur de 1920-22, aux formes tourmentées et aux lignes colorées de jaunes, d’oranges, de violets et de verts, peint par un Monet à la vue défaillante.

Comme l’indique le commissaire de l’exposition, Cyrille Sciama, « Ralentir le rythme, plonger dans la peinture, concentrer son regard dans la matière : c’est peut-être ce qui relie le plus l’œuvre du Monet tardif à celle de Rothko. »  Suit une toile scindée en deux, aux tons jaunes d’un étang ensoleillé sous un ciel orangé (Rothko, untitled, 1968) en dialogue avec la passerelle au-dessus de son étang puis Rothko, untitled, 1957 dont les carrés verts tranchés par une ligne bleue sur un fond marine contraste avec nymphéas avec rameaux de saule, 1916-19 et d’autres œuvres de Monet.

Le parcours évoque également les deux grandes réalisations décoratives des deux peintres, les Nymphéas de la rotonde de l’Orangerie de Monet et la chapelle peinte par Rothko à Houston : deux approches de la couleur, de la nature, l’une vibrante, pleine de vitalité, exprimant l’essence de la nature, l’autre plus grave, temps suspendu révélant une absence de sens. Il se termine par une photographie de Thomas Struth, « The Rothko chapel, Houston 2007 » qui sonde le regard porté sur les œuvres et s’interroge plus précisément sur ce que perçoivent deux visiteurs des surfaces sombres et complexes de Rothko.

Avant de rejoindre les merveilleux jardins de Monet à quelques pas de là -invraisemblable floraison de couleurs des plus diverses et changeantes au gré de la lumière, du temps, qui permet de mieux comprendre la peinture du maître- et sa maison, lumineuse et saturée d’œuvres parmi lesquelles abondent singulièrement les estampes japonaises, ponctuées de toiles d’artistes contemporains de Monet dont de superbes Cézanne, l’œil s’attarde sur les œuvres contemporaines exposées dans les jardins du musée : Fils d’eau, de Giuseppe Penone, 1998, pièce de bronze en dialogue avec un vieux poirier et un chêne, allégorie du cycle naturel par le goutte-à-goutte qui s’écoule de la branche à l’écorce creuse du bronze autour de laquelle s’enroule un chêne vivant ; ou encore Bois des nymphes d’Eva Jospin, 2021, relecture de bois sacré antique habité par les nymphes.

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Author: Instant artistique

Conservateur de bibliothèque. Diplômée en Histoire et histoire de l'art à l'Université Paris I et Paris IV Panthéon-Sorbonne. Classes Préparatoires Chartes, École du Patrimoine, Agrégation Histoire. Auteur des textes et de l'essentiel des photographies de l'Instant artistique, regard personnel, documenté et passionné sur l'Art, son Histoire, ses actualités.

2 Replies to “Monet / Rothko”

  1. SALAÜN Patrick says:

    Vos textes sont très érudits et permettent aux non spécialistes de trouver des analyses pointues. J’ai une formation de juriste et d’économiste et je sais d’expérience à quel point les spécialistes peuvent se perdre dans des digressions qui n’intéressent que leurs semblables. Pour parler (ou écrire) crûment, ils ont tendance à couper les cheveux en quatre.
    Je connais Giverny et j’apprécie évidemment l’endroit. Monet est un grand artiste qui me semble s’être trop enfermé dans un système : l’impressionnisme. Nombre d’artistes de cette époque ont beaucoup évolué entre 1860 et 1920. Lui, par vraiment. Ses dernières œuvres sont le dernier appel d’un vieillard malade et, en cela, elles peuvent être touchantes. Mais cette idée de critique et d’historien qu’il évolue vers l’abstraction est assez surprenante. Comme si une telle évolution était à mettre à son crédit…
    Quant à Rothko, je suis totalement imperméable à ce qu’il fait. Le parallèle avec Monet est un amusement sans grand intérêt…. Il ne faut pas admirer tout ce que les spécialistes préconisent d’admirer. La subjectivité est essentielle, surtout dans le domaine artistique. Il faut choisir et donc rejeter. Beaucoup de pseudo-artistes contemporains auront disparu dans quelques siècles. Voilà au moins une certitude.

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    1. Instant artistique says:

      Merci beaucoup pour cette réaction, même si je ne partage pas votre avis sur Rothko -dont j’apprécie beaucoup la peinture- et ne pense pas que ce rapprochement relève du simple amusement. En se focalisant sur certains motifs répétés inlassablement -les nymphéas certes, mais aussi les cathédrales, les vues londoniennes, les meules etc-, en optant pour des formats monumentaux, le décentrement des compositions, la sérialité etc. Monet s’est peu à peu libéré du motif, du sujet, au profit de la touche, de la lumière, de la couleur et de l’expression tout à la fois du passage du temps et du ressenti de l’artiste devant la nature et en cela annonce certains courants de l’abstraction, même si d’autres artistes ont compté dans ce choix de la non figuration tels que Cézanne de par sa lecture de la nature par la géométrie, les Picasso et Braque de l’époque cubiste poussant la destructuration de la perspective classique aux frontières de l’abstraction (que Picasso a toujours refusé de franchir) etc.

      Il ne s’agit pas seulement de la lecture des historiens et des critiques, celle particulièrement d’un Greenberg comme le rappelait l’exposition de l’Orangerie (https://www.instantartistique.com/lexpressionnisme-abstrait-dans-le-sillage-de-monet/) mais d’une revendication de certains artistes abstraits eux-mêmes à l’origine sinon d’une redécouverte, du moins d’une relecture de l’oeuvre du Monet dans les années 50 (lors de d’acquisition d’un panneau des Nymphéas par le MOMA). D’autres artistes abstraits ont également rendu hommage par la suite à Monet, confortant cette lecture, tel Zao Wou-Ki qui peint en 1991 un triptyque-hommage à Claude Monet, Joan Mitchell dont le travail a été mis en dialogue avec celui de Monet récemment et qui établit son atelier à proximité du maître (https://www.fondationlouisvuitton.fr/fr/evenements/claude-monet-joan-mitchell) etc.

      Quoiqu’il en soit, historienne de formation, je vous rejoins en ce que les lectures proposées par les historiens comme les historiens de l’art sont toujours postérieures au sujet étudié, apportant un éclairage, donnant du sens, proposant des clefs de lecture, établissant des liens, des filiations nécessairement partiels sinon partiaux sans pouvoir prendre en compte toute la complexité du présent, du réel. Alors certes, faire de Monet un précurseur de l’expressionnisme abstrait peut sembler surprenant car il s’agit de rapprocher en fin de compte des artistes, des courants, éloignés de plusieurs décennies dans le temps. Il n’en demeure pas moins que l’on se nourrit toujours à mes yeux du passé, on ne naît pas de rien et nombre d’artistes ont une culture artistique, qu’ils s’en inspirent ou choisissent de la rejeter radicalement. La Renaissance ne s’explique pas sans la redécouverte des antiques, le naturalisme de Caravage ou des Carracci sans le rejet du maniérisme, les avants-gardes de la fin du XIXe sans les dérives de l’enseignement académique etc. Et ces rapprochements permettent de poser un autre regard sur certaines oeuvres, de mettre en exergue leur caractère audacieux, novateur, pour ne pas dire « moderne ».

      Je vous rejoins également quant à l’importance de choisir et de rejeter. Quiconque prétend tout aimer n’a précisément pas de goût et pour ma part, quoique touchée, intéressée, passionnée par des artistes, des oeuvres, très différents, relevant d’époques, de cultures, de médias différents, j’ai un goût très affirmé et tout un pan de la création me laisse de marbre, ce qui est tout à fait naturel lorsqu’on apprécie profondément l’art. Il ne s’agit aucunement de suivre des préconisations. Il s’agit d’un long cheminement, d’une fréquentation assidue et régulière des musées, des galeries d’art, de contemplations, de lectures, de sa propre histoire, sa propre évolution qui font que certaines oeuvres résonnent, prennent sens, d’autres non.

      Toutefois, je ne pense pas le jugement esthétique purement subjectif. Il contient une part d’universel qui fait que tout homme reconnait la beauté de certains objets par-delà le temps, les modes, les jugements particuliers.

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