Monumental / Minimal

GALERIE THADDEUS ROPAC, Pantin, Janvier – Avril 2019

Sol LeWitt, wall drawing # 1176 seven basic colors and all their combinations in a square within a square, 2005 et Carl Andre, BAR, 1981

L’art minimal investit le très bel espace de la galerie Thaddeus Ropac de Pantin, ancien bâtiment industriel. Le titre de l’exposition -Monumental art minimal-est quelque peu paradoxal puisque l’art minimal est à rebours de toute monumentalité, comme il l’est de toute expression du moi de l’artiste par l’effacement du geste, la prégnance de la matérialité, le choix de la littéralité et de principes de composition « non relationnel » et non illusionnistes, la monochromie récurrente, le recours à des process et matériaux industriels, souvent préfabriqués et sériels, une épure formelle et géométrique inspirée du « less is more » de l’architecte Mies van der Rohe, le déplacement du sens de l’œuvre à son environnement et à son spectateur.

Le texte introductif du parcours rappelle par ailleurs que le mouvement naît peu après l’affirmation de l’expressionnisme abstrait sur la scène artistique internationale dont il entend prendre le contre-pied et qu’il n’est pas, malgré ses origines américaines, sans références européennes, qu’il s’agisse du constructivisme, du Bauhaus ou de « la colonne sans fin » de Brancusi. Il n’en demeure pas moins que les oeuvres présentées emplissent singulièrement le vaste espace d’exposition et en modifie la perception, qu’il s’agisse de l’aura coloré qui émane des néons de Dan Flavin, de la violence du wall painting de Sol LeWitt (« Wall painting # 1176. Seven basic colors and all their combinations in a square within a square », 2005, réalisé par des artistes agréés), combinaisons de carrés de couleurs vives qui, malgré la rigueur des aplats, ne sont pas sans provoquer des effets optiques, ou encore de « BAR », de Carl Andre qui barre littéralement le cheminement du visiteur et le contraint au contournement.

Carl Andre, Dan Flavin, Sol LeWitt, Donald Judd, Robert Morris (qui évoluera vers l’Anti Form), soit les cinq fondateurs du mouvement dans les années soixante, sont présents par plusieurs pièces majeures, rejoints par un peintre manifestement apprécié par le fondateur de la galerie, Robert Mangold, qui opte pour des supports de forme irrégulière à rebours de la tradition de la « fenêtre » illusionniste rectangulaire (« Plane/Figure Series B (Double Panel) », 1993 ; « Plane/Figure Series A (Double Panel) », 1993 ; « Plane/Figure Series G (Double Panel) », 1994).

L’approche de Carl Andre, le seul véritable sculpteur parmi eux, me paraît probablement la plus forte et belle esthétiquement, par le choix attentif des matériaux et le travail du temps qui les craquèle, les disjoint (« BAR », 1981) ou les corrode (« tenth copper cardinal », 1973 ; « copper blue vein, New York », 1990), manifestement moins froids, rigoureux et mathématiques que l’acrylique, l’aluminium et le plexiglas de Donald Judd ou Sol LeWitt (qui évoluera d’ailleurs vers une approche conceptuelle soit une dématérialisation posant que la conception de l’œuvre prime au final sur sa réalisation). L’appréhension des œuvres est par ailleurs plus directe, Andre souhaitant que ses sols de métal puissent être foulés par le spectateur, le laissant par là même prendre conscience d’une approche totalement renouvelée de la sculpture, aplanie, dénuée de toute frontalité, de tout volume et de toute verticalité, ayant renoncé par ailleurs aux techniques traditionnelles d’élaboration des œuvres et aux matériaux « nobles »…la sculpture comme lieu que l’on expérimente dans le temps.

Donald Judd et Robert Morris

Les autres artistes du mouvement ont évolué quant à eux de la peinture -toujours trop illusionniste au point de remettre en question la possibilité d’une peinture minimaliste-, à la tri-dimensionnalité, jusqu’à ne plus se définir comme peintre ou sculpteur si l’on songe aux « specific objects » de Donald Judd dont plusieurs « stacks » sont présentées (http://atc.berkeley.edu/201/readings/judd-so.pdf), soit des boîtes en métal fixées verticalement au mur, à intervalle régulier mais sciemment au-dessus du sol afin de ne pas évoquer une colonne (« untitled (MENZIKEN 88-16) », 1988 ; « untitled (MENZIKEN 88-27) », 1988 ; « untitled », 1989), ainsi que plusieurs pièces horizontales : « untitled », 1986-87 ; « untitled (Bernstein 75-20) », 1975 ; « untitled (DSS 191) », 1969.

Une certaine poésie émane toutefois des œuvres de Flavin, parce que son matériau est la lumière et qu’elle réagit manifestement à la lumière zénithale et à l’espace alentours (« Untitled », 1975 ; « Untitled », 1964-74 ; « Monument for V. Tatlin », 1967…). L’artiste plaçait par ailleurs souvent ses œuvres dans un angle afin d’accentuer par la lumière les lignes de l’architecture, et c’est le cas d’« untitled » (to Sabine and Holger) », 1966-71, présente dans l’exposition. Comme le suggère James Meyer, il s’agit moins de proposer un nouveau ready-made -le déplacement d’un objet industriel, le néon, dans un contexte muséal- que de modifier la perception d’un lieu par la lumière colorée émise par le néon. A voir et à revoir, d’autant que l’héritage minimaliste demeure très prégnant dans tout un pan de la création contemporaine.

http://www.bnf.fr/…/anx…/a.biblio_minimalisme.html

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Author: Instant artistique

Conservateur de bibliothèque. Diplômée en Histoire et histoire de l'art à l'Université Paris I et Paris IV Panthéon-Sorbonne. Classes Préparatoires Chartes, École du Patrimoine, Agrégation Histoire. Auteur des textes et de l'essentiel des photographies de l'Instant artistique, regard personnel, documenté et passionné sur l'Art, son Histoire, ses actualités.

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