Munchmuseet, OSLO, 29 avril-28 août 2022
Motivation première de mon voyage à Oslo, la visite du musée Munch a réservé de belles surprises et méritait bien de longues heures de contemplation. Par-delà la remarquable exposition « Infinite », qui aborde l’œuvre de Munch à travers les thèmes essentiels qui le traverse, une exposition tout à fait inédite et malheureusement difficile à imaginer en dehors de la Norvège réunissait le groupe de black metal Satyricon et un ensemble de toiles, de gravures et de dessins mêlant les thèmes existentiels du maître à des rythmes et des ondes (sur les vagues de l’Amour, 1896) qui résonnent particulièrement avec la proposition musicale puissante et sombre de Satyricon.


Se distinguent particulièrement une version du baiser de 1897 qui dépeint un couple comme une forme plate, quasiment abstraite, les visages de l’homme et de la femme fusionnant en une forme indistincte, perdant toute individualité dans une étreinte, dans la pénombre d’une chambre ; une version de Vampire, 1893, image certes plus atténuée que la superbe version de 1895 présentée dans Infinite -mais d’une non moins indéniable puissance dramatique qui poussa Munch à changer le titre de la toile, initialement Amour et souffrance, en Vampire-, la chevelure rousse de la femme enveloppant la tête blafarde et la nuque de l’homme recroquevillé sur lui-même, dominé comme dans une autre toile exposée à proximité, sous les étoiles, 1900-1905, déclinaison moins radicale mais néanmoins intéressante du thème de la femme fatale-vampire qui dépouille l’homme de son énergie vitale.



On peut encore relever Anxiété, 1894, où Munch semble réunir le ciel et le paysage dramatiques du Cri à la foule anonyme, aux traits effacés, dénués de toute marque d’individualisation, avançant frontalement vers nous comme des spectres, de Soirée sur l’avenue Karl Johan, 1892. Tout en adoptant une technique moins expérimentale que dans ses deux précédents chefs-d’œuvre, Munch y diffuse le sentiment d’anxiété dans l’ensemble de la toile, accentuant les textures plus que la surface et nous confrontant à notre solitude, notre incapacité de communiquer face à l’anonymat de la foule.
Parmi les gravures, on peut noter l’Urne, de 1896, sujet littéraire et symboliste sans équivalent pictural. Tandis que l’urne est dépeinte au centre de l’image, un beau visage féminin, serein, se dessine au-dessus de l’urne (alors que dans le premier état de l’oeuvre il n’était pas sans évoquer une tête de mort) et des formes féminines nues proches de celles réalisées pour une illustration des Fleurs du mal de Baudelaire se tordent au pied de l’urne.


Toutefois, l’œuvre la plus saisissante est indubitablement l’estampe du baiser de la mort, 1899, particulièrement importante pour Satyricon – What I like about how death is expressed here, is that it is broken, unfinished and crooked, déclare Satyr au sujet de cette oeuvre. Munch y dépeint une jeune fille non sans évoquer celle de la superbe Jeune fille et la mort de 1894 –exposée dans Infinite et en rupture avec les représentations traditionnelles du thème, déclinaison du mythe de Perséphone qui se développe particulièrement à partir du XVe siècle, inversant le rapport de domination en dépeignant la jeune fille embrassant fougueusement le squelette qui incarne la Mort- le regard au loin, comme indifférente, et dont la longue chevelure couvre le cou et les épaules de la Mort qui embrasse sa joue.
C’est cette fascinante estampe, utilisée pour illustrer la pochette de l’album « Deep Calleth Upon Deep » de Satyricon, qui a donné envie à Satyr d’approfondir ses connaissances sur Munch, son œuvre, l’origine de cette gravure, ce qui est à l’origine du projet d’exploration du monde de Munch à travers la musique, son œuvre mais aussi sa vie et sa philosophie.
Propos de Frost, batteur de Satyricon
Pour convaincre le musée, Satyr a réalisé quelques démos pour illustrer ce qu’il voulait et pouvait faire. Ce fut suffisant pour les convaincre qu’il avait la bonne approche et la bonne compréhension des œuvres de Munch. […] Satyr s’est laissé totalement envahir, physiquement et mentalement par les œuvres de Munch et a retranscrit ce qu’il ressentait alors, ses émotions.
La proposition de Satyricon constitue, selon Sigurd “Satyr” Wongraven, cœur de Satyricon, ma réponse musicale aux émotions que les œuvres d’Edvard Munch ont fait naître en moi […], pas seulement une conséquence de la réalisation d’une exposition, mais aussi le reflet de mes études sur la vie et la philosophie d’Edvard Munch sur la création artistique – et de mon envie de me dépasser en tant qu’artiste. J’apprécie profondément l’importance qu’il accorde au sentiment plutôt qu’à la technique, sa volonté d’expérimenter et sa détermination à suivre sa propre voie. La composition, d’une durée (56 minutes) et d’une expressivité inédites, rompt avec les compositions antérieures du groupe.
Une expérience tout à fait fascinante et convaincante, tout à la fois monumentale et intimiste, que de s’immerger tout à la fois dans cette composition instrumentale envoûtante et sombre pensée pour l’exposition et dans la peinture viscérale de Munch. On pénètre dans l’espace d’exposition par un couloir obscur qui perturbe d’emblée nos perceptions. Sitôt à l’intérieur, où seul un discret rétroéclairage permet de contempler les œuvres, la musique nous enveloppe, ensorcelante, sombre, torturée mais également inspirée. Une musique qui se démarque des albums de Satyricon limités à la guitare, la basse et aux parties vocales pour s’ouvrir à de nouveaux horizons, donnant la primauté à l’instrumentation pour créer l’atmosphère voulue. Une instrumentation plus riche et variée, -recourant à une large gamme d’instruments : guitare électrique, guitare baryton, basse, batterie, thérémine, violoncelle, alto, clarinette basse, clarinette contrebasse, violon, piano…- afin de créer la profondeur, l’énergie nécessaires pour véhiculer les émotions suscitée par l’art du maître norvégien.
Munch avait un esprit perturbé, il a traversé des périodes très sombres mais il était aussi quelqu’un de travailleur et engagé, très productif. Il était têtu et ne relâchait jamais ses efforts tant qu’il n’était pas arrivé à ses fins, et ce de manière parfaite. Il était autant méprisé qu’adoré et a rencontré beaucoup de critiques par qu’il n’était pas conventionnel. Et c’est exactement ce que nous avons vécu avec Satyricon également. Il était certain de faire les choses telles qu’elles devaient l’être. Il insistait sur le fait que ce qu’il peignait était ce qu’il avait vécu. […] Il ne regardait pas simplement le monde autour de lui mais il en faisait l’expérience intensément et était très bon pour en exprimer son ressenti. […] Il n’avait pas peur d’être impopulaire.
Propos de Frost, batteur de Satyricon





