Nuit blanche 2021

Matamoros Sandra_l’age d’or_Eglise st Gervais st Protais

Marais, Paris, 2 octobre 2021

Créée à Paris en 2002, la Nuit blanche célébrait hier soir sa vingtième édition. Toutefois, ce qui était à l’origine une manifestation dédiée principalement à la création contemporaine et présentant dans des musées et autres institutions culturelles, espaces publics ou privés exceptionnellement ouverts pour l’évènement, des installations ou performances artistiques, est devenue ces-dernières années de plus en plus pauvre artistiquement au profit d’une approche plus spectaculaire privilégiant les installations lumineuses, sonores, chorégraphiques ou encore, depuis plusieurs années, d’une dimension sportive en prélude démagogique aux prochains Jeux Olympiques.

L’édition 2021 témoigne hélas de la même évolution avec une dominante de performances musicales et dansées aux dépens des interventions plastiques, un appel de plus en plus marginal à des artistes majeurs de la scène contemporaine au profit de démarches plus secondaires, une dispersion géographique de plus en plus importante liée au projet politique du Grand Paris rendant difficile l’appréhension de nombre d’œuvres –car s’il est toujours fort agréable de cheminer la nuit dans le cœur de Paris ou en bord de Seine, la périphérie et la banlieue sont nettement moins attractives et accessibles.

Tim Etchells_Qu’y a-t-il entre nous_centre Pompidou_2 octobre 2021.JPG

En outre, la pluie étant de la partie, plusieurs manifestations se sont trouvées annulées, concentrant de manière incompréhensible les noctambules dans quelques institutions (pourquoi attendre une à deux heures devant le Centre Pompidou, le musée Carnavalet ou l’église st Eustache quand la plupart des œuvres qui s’y trouvent peuvent être contemplées plus sereinement un autre jour ?).

Je n’en conserve pas moins toujours le même plaisir à me promener dans les rues du Marais la nuit et ai décelé ça quelques rares pépites, particulièrement à l’église st Gervais st Protais. Disposée sobrement dans une chapelle à l’entrée de l’église, l’âge d’or de Sandra Matamoros est une installation de grande qualité esthétique, d’une remarquable épure et au message singulièrement actuel et efficace. Sur un pupitre, un livre ouvert aux pages sculpturales dont on devine la chair délicate et sensuelle du papier, d’une blancheur guère perturbée que par l’image de glaciers à la dérive dans une belle et intense gamme froide, semble en train de fondre, de la cire s’écoulant sur sa tranche -esquisse peut-être d’un chemin d’espoir-. Le socle du pupitre est constitué de blocs de cire blanche délicatement découpés qui évoquent des icebergs également en train de disparaître. Une bande sonore, composée de bris de glaces et de ruissellements de l’eau, complète l’installation. Une réflexion sur le réchauffement climatique doublée d’une allégorie du temps qui passe et de la perte. « Vanitas vanitatum, omnia vanitas ». L’œuvre s’inscrit dans une suite d’installations photographiques dédiées à l’eau, Amour liquide, qui sonde notre lien émotionnel à l’élément.

https://www.sandramatamoros.com/amour-liquide

Tandis qu’un vaste néon de quelque quarante-trois mètres de long sur trois de haut de Tim Etchells questionne le lien social sur la façade du Centre Pompidou, entre partage et séparation, l’église st Gilles st Leu –qui remonte pour partie au XIIIe siècle et se caractérise par une nef de six travées flanquée de bas-côtés et terminée par un chevet semi-circulaire à déambulatoire, un chœur couvert d’une voûte d’ogives surmontant une élévation à deux niveaux d’arcades et fenêtres hautes, deux tours-clochers de base rectangulaire en façade, une admirable salle adjacente édifiée par Victor Baltard au XIXe et un retable du XVe siècle issu du cimetière des Innocents- accueille « clouds ». Une installation à quatre mains, celles du sculpteur Julien Signolet et du photographe Pascal Croisy, ouvre le parcours. Les nuages d’albâtre de Signolet ponctués de ciel bleu sont capturés, imprimés et affichés avec l’aide de Croisy afin de donner une respiration à la ville. La nef réunit installation sonore (Jaï Ernest) et photographique (Julien Baillargeon) sur la même thématique quelque peu énigmatique. Enfin, la conceptrice lumière Akari-Lisa Ishii met en scène dans la très belle salle Baltard des nuages sculptés. Un ensemble assez éthéré et onirique, une pause dans la nuit.

L’admirable cours des Archives nationales accueille enfin sur la façade de l’Hôtel de Soubise une projection vidéo et sonore de la compagnie Disorienta de Maria Donata d’Urso, une installation-performance entre danse et architecture, reflet du parcours de la chorégraphe. Un dispositif qui intègre son, lumière, scénographie, lieux, présences et s’inspire des « sculptures du vide » de l’artiste américain Kenneth Snelson, entre tension et compression, gravité et moment suspendu, dans une globalité élastique et mouvante qui évoque le corps humain et interroge la perception, l’instabilité, la fragilité.

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Author: Instant artistique

Conservateur de bibliothèque. Diplômée en Histoire et histoire de l'art à l'Université Paris I et Paris IV Panthéon-Sorbonne. Classes Préparatoires Chartes, École du Patrimoine, Agrégation Histoire. Auteur des textes et de l'essentiel des photographies de l'Instant artistique, regard personnel, documenté et passionné sur l'Art, son Histoire, ses actualités.

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