Papyri contemporains : Nancy Spero

CENTRE POMPIDOU, Paris, 13 octobre 2010 – 10 janvier 2011

Nancy Spero, P.E.A.C.E., Helicopter, Mother + Children, 1968

I never thought of my work in terms of being radical, although I tried to make it radical—that is, to shift the premise of what goes for pictures on a wall. I wanted my work to say something other than the usual—the usual format for an artwork being a rectangle, a square, or anything flat, framed, and attached or hooked on the wall. That was accepted practice, mainline thinking. So, I decided to experiment—to extend the square or rectangle that was straight ahead of the viewer, and to have something that one would have to look at with peripheral vision engaged. Your eye wouldn’t just rest on the work right in front of you. You would have to get down and go look at it carefully.

Nancy Spero, interview, in https://art21.org/read/nancy-spero-art-as-a-continuum/, vu le 10/12/2021

Le Centre Pompidou présente, pour la première fois en France, une rétrospective de l’artiste américaine Nancy Spero soit une soixantaine d’oeuvres sur papier dont « Azur », une pièce monumentale. Après des études à l’Art Institute of Chicago et aux Beaux-arts de Paris où elle vit de 1959 à 1964, peignant dans une veine figurative expressionniste et sombre (« Lovers », « Black paintings »), dominée par la figure humaine (corps-colonnes, couples enlacés…). A son retour aux Etats-Unis, elle change radicalement de style, refuse des médiums traditionnellement masculins (peinture, sculpture) et développe un travail graphique original, usant de matériaux modernes (feuilles de papier collées, impressions à la main, découpages, pochoirs, dessin au stylo, au crayon, à l’encre ou à la gouache…) et violemment engagé, féministe et contre la guerre du Vietnam (1966-1970).

Travaillant par séries, elle établit dans ses « War series » (1966-1970), au style épuré et épique et aux couleurs diaphanes, de petit format, un parallèle entre l’agressivité des armes et celle des sexes masculins (« Female Bomb », 1966, « Peace, helicopter and hanging Christ », 1968). Tracées dans l’urgence avec des pictogrammes évoquant la souffrance ou l’agonie, des allusions à l’armée américaine (bombardements, hélicoptères…), les « War series » ont plus des allures de graffiti que de peintures d’histoire. Dans « Victims », où la violence contraste avec un aspect décoratif frôlant l’abstraction, le corps s’efface au profit du cri de la victime, incarné par un trait vertical tandis que deux visages affrontés signifient le combat.

Nancy Spero, Artaud painting

Les Artaud Paintings (1966-1969) et le Codex Artaud (1971-1972) témoignent de la fascination de l’artiste pour l’oeuvre d’Antonin Artaud et son refus de l’ordre social instauré, sa fureur, sa violence et sa frustration auxquelles Spero s’identifie. C’est avec cette série que l’artiste commence à user de bandes de papier, verticales ou horizontales, collées bout à bout, dispositif narratif dans la tradition des papyrus égyptiens, des rouleaux chinois, des frises antiques ou des tapisseries médiévales avec des personnages intercalés comme des hiéroglyphes.

Nancy Spero se consacre ensuite exclusivement à la représentation de la femme, glorifiée ou torturée, à travers de grands cycles sur papier faits de collages et de figures imprimées. Le dessin se déploie sur de grands rouleaux de papier, avec mise en relief des qualités matérielles du support et du collage par superposition de couches de papier de riz déchiré, découpés et réunis comme des textes anciens, reprenant des traits du travail féminin tout en proposant une alternative originale au néoexpressionnisme.

Des femmes (Méduse, Lilith, la sirène, la harpie, la Marianne de l’Arc de Triomphe, des déesses antiques de la fertilité, des résistantes allemandes…), hétéroclites et anachroniques, issues de cultures et époques diverses, y sont réunies en un rejet des traditions patriarcales, un irrespect des religions et une célébration de l’énergie et de la liberté des femmes par le sens du détournement et du court-circuit visuel (The Hours of the Night, 1974, Torture in Chile, 1974, Torture of Women, 1976, Notes in Time on Women, 1976-1979, The First Language, 1981, Marduck, 1986, The Hours of the Night II, 2001, Azur, 2002).

 « Notes in Time on Women », 1976-1979 est une réflexion sur les représentations féminines depuis la préhistoire et leurs sous-entendus symboliques et sexuels. Dans une palette de brun et de vert –à l’exception du centre plus coloré- des victimes saignent, des divinités jubilent, des hommes éjaculent ponctués de mots rayés dans la peinture, estampillés, découpés.

Nancy Spero, Maypole

Si la typographie est un élément essentiel dans son œuvre des années 1970, l’artiste associant textes et images dans ses pièces monumentales, dans les années 1980 les images deviennent premières et la couleur s’affirme, comme un retour à une certaine picturalité. La spatialité de ses œuvres est également essentielle. En 2007, elle crée le dessin tridimensionnel Maypole/Take No Prisoners pour la Biennale de Venise.

Nancy Spero, The hours of the night II, 2001

The Hours of the Night est une suite de frises verticales qui s’inspire du Livre des morts égyptien. Azur, son contrepoint diurne constitué de quelque 39 panneaux, long de près de 100 mètres, s’inspire de la même source et déploie une composition horizontale. Spero y dénonce la barbarie et y évoque l’anxiété du monde contemporain par des couleurs vives et saturées, une diversité de techniques (tampons, sérigraphie, collage, dessin).

Azur propose deux niveaux de lecture, une lecture sensuelle et narrative, dynamique et rythmée par la couleur, une lecture historique et politique, plus grave et réfléchie, inspirée par les motifs. Des ménades, des déesses égyptiennes et stars du porno…s’y mêlent, libérées, loin des œuvres sombres des années soixante-dix et quatre-vingt centrées sur la souffrance humaine avec ses femmes torturées, violentées, empalées sur des pales d’hélicoptères, brûlées, avec des coupures de journaux, des rapports d’Amnesty et autres enquêtes sur la torture.

Un éclairage intéressant sur un travail souvent fascinant quoique –ou d’autant plus, car l’œuvre y gagne là une part de son universalité et de sa puissance- la sensualité et la dimension décorative l’emportent sur le message.

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