Paris à l’heure photographique

Herbert List_galerie Karsten Greve_Paris Photo_Grand Palais éphémère_12 novembre 2021

GRAND PALAIS EPHEMERE, Paris, Novembre 2021

HOTEL LE MOLIERE, Paris, Novembre 2021

La saison des foires d’art se poursuit…Après la FIAC, place à la photographie ce week-end avec une nouvelle édition de Paris Photo et du salon Approche. Une belle édition.

Parmi les propositions qui ont retenu mon attention et constitué d’intéressantes découvertes à Paris Photo, j’ai relevé le travail d’Alexey Titarenko présenté par la Nailya Alexander gallery. Sa série « city of shadows », réalisée entre 1991 et 1994, pose un regard puissant sur le monde urbain et son anonymat. Le photographe capture des foules en libérant le potentiel expressif d’une longue exposition et du travail tonal en chambre noire, réduisant son sujet à un fascinant ballet d’ombres indistinctes et menaçantes. Il obtient tout à la fois un effet de flou, de brume humaine inédite, de mouvement et de disparition.

People pushed, yelled, threw punches. Handicapped people were trampled. It was like a scene from hell….What guides me in constructing this ensemble was once again a musical piece, Shostakovitch’s Cello Concerto no.2. As I watched the ghastly scene at the metro entrance, the opening melody from the first movement overwhelmed my hesitations and freed me from doubt, from self-interrogation, and from a childlike fear, if not to say a sense of shame. It allowed me to confront the furious, menacing crowd.

Alexey Titarenko

Par delà ses admirables vues de forêts dépouillées et d’une grande qualité graphique –qui ne sont pas sans rappeler celles d’Albert Renger Patzsch (telles in the rain (Amsberg Forest) 1950), j’ai relevé la série « Greed », 2014-2017 (Cupidité), de Loredana Nemes, où le saisissant contraste entre le noir profond et agité de l’eau noire, profonde et huileuse, picturale, et la blancheur des mouettes qui semblent s’y débattre n’est pas sans évoquer nombre de désastres écologiques et autres marées noires…Le sujet est autre, comme l’indique le titre de la série, il s’agit de cupidité, d’avidité. La photographe saisit les mouettes, aux formes quelque peu sculpturales et dures, fondant sur des miettes de pain, luttant pour la nourriture.

Jeffrey Conley_Paris Photo_Grand Palais éphémère_12 novembre 2021

Le photographe américain Jeffrey Conley est présent par une très belle série en noir et blanc, née de diverses techniques de chambre noire, tout à la fois nuancée et audacieuse. Si le sujet de prédilection du photographe est la nature : bord de mer frisant l’abstraction par le traitement de la lumière et des mouvements de l’eau, forêts se découpant sur un ciel monochrome, monts arborés se dessinant dans la brume…ses photographies se caractérisent par un délicat équilibre entre simplicité et complexité.

For as long as I can remember I have felt most at peace outdoors. Nature has always been my refuge and sanctuary. I find the natural world to be endlessly wondrous in its range of character and texture, from moments of delicate intimacy and subtlety to the massively expansive and powerful. Nature is in constant change, and photography is particularly well suited to capture and amplify the swirling fluidity and the wonderfully serendipitous moments born of the ephemeral. Photographing nature is a very specific kind of exercise in mindfulness; to be out in nature with senses responsive, keenly aware of circumstances and completely receptive, yielding to the present.

Jeffrey Conley

La galerie Clémentine de la Feronnière présente le travail d’Adrien Boyer et de FLORE. Le premier développe une approche formelle des plus subtiles où priment le jeu des formes, la résonance entre les éléments, le raffinement des couleurs et le désir de porter un regard, sinon du sens, à ce qui en semble dépourvu. Il photographie des pans de murs, des fragments de rue ou d’architecture que la qualité de la composition, du traitement, rend singulièrement intéressants et esthétiques. La photographie comme expression de l’être, manifestation de l’invisible par le regard du photographe.

Dans mes photographies, je m’intéresse à des choses sans réel intérêt. Je ne veux pas que le sujet devienne la raison d’être de la photographie. Je veux au contraire que ce soit la photographie qui donne sa raison d’être à ce qui est photographié. Je souhaite faire apparaître l’invisible. Mon travail est de retourner à une lecture purement visuelle archétypale des formes, des couleurs, des signifiants et des signifiés.

Adrien Boyer

La seconde charge ses images, par des procédés techniques élaborés au rendu pictural, des tirages « expressionnistes », d’une épaisseur de temps, de mémoire. Qu’elle nourrisse ses images d’éléments autobiographiques ou de références littéraires (Duras), elle use du potentiel de la photographie de créer du vrai à la place du réel et produit des images mystérieuses –ce que renforcent les effets de flou et de vide-, fortes, d’où il émane tout à la fois l’idée d’un souvenir et d’une fragilité.  

Quelques œuvres d’Aurélie Pétrel, qui semblent s’épanouir au-delà du support photographique traditionnel, qu’il s’agisse de somptueux tirages réalisés sur chêne ou d’images fragmentaires, quasi abstraites, imprimées sur des pièces de métal incurvées, sont présentées par la galerie Ceysson et Bénetière. La galerie Fifty one présente des pièces de la série Trinity, 2021, de Friederike von Rauch, qui elle aussi dépasse le support photographique traditionnel dans sa réflexion sur l’espace en collant un fragment de photographie en léger relief par le support choisi sur une autre image photographique. Elle capture des intérieurs, des lieux, dans une grande économie de moyens, un traitement soigné des angles de vue et des perspectives, une gamme chromatique réduite de gris, de noirs et de flaque de lumière sur les murs, sur les boiseries saisis. Il s’en dégage l’impression de tableaux abstraits d’une grande rigueur, silencieux et vides ; une dissolution de la matérialité du réel.  

Kim Boske, Island dunes #1 2021_Flatland

Les dunes saisies par Kim Boske en 2021 (galerie Flatland), travaillées par une technique de collages de différents fragments visuels présents et passés qui produit un effet pictural de toute beauté, évoque le mouvement du sable de ces dunes désormais stabilisées par des plantations herbeuses mais que longtemps les processus naturels et les influences humaines rendaient mobiles. Le format panoramique choisi par le photographe et le traitement remarquable des couleurs semblent particulièrement adaptés à cette démarche qui interroge le temps davantage comme un devenir que comme un être, le réel comme une succession de moments dans le temps et l’espace constituant ensemble l’unité de l’être.

Du côté des photographes dont je revois toujours avec un intense plaisir les œuvres, j’ai noté le très bel ensemble de photographies de Grèce, d’Italie, d’Espagne d’Herbert List présenté par la galerie Karsten Greve. Un travail tout à la fois rigoureux, dans l’héritage du Bauhaus, et surprenant, inspiré par les corps, les ruines…saisis avec le même regard attentif et singulier, rendus énigmatiques par le traitement de l’ombre et des expériences formelles. J’ai relevé également quelques photographies de la superbe série « Ruines », de Koudelka, série récemment exposée à Paris et à Rome.

La galerie Nicholas Métivier propose un singulier dialogue entre Edward Burtynsky et Lynne Cohen. D’un côté, les paysages aériens à grande échelle toujours saisissants, d’une grande qualité formelle et d’une époustouflante beauté des coloris frisant l’abstraction, reflets de la transformation de la nature par l’homme ; de l’autre, les espaces intérieurs (salles de classe, espaces de travail…) vides de toute présence humaine, espaces d’où il émane tout à la fois un côté factice et l’impression du contrôle social à l’œuvre, les cadrages rigoureux, la qualité sculpturale.

Outre les quelques œuvres de Sarah Moon, Erwin Olaf (galerie Rabouan Moussion), Elsa & Johanna (galerie la Forest Divonne), la projection de « The power of words » d’Alfredo Jaar (1984, œuvre critique sur la part démesurée des images dans la contemporanéité constituée d’une reproduction de l’image d’une machine à écrire et de la projection de photographies de presse –images de souffrance- baignées dans la lumière rouge d’un néon), j’ai noté une belle série Borderland, entre photographie et peinture, de Tania Mouraud, 2007 (galerie Claire Gastaud). Mouraud capture des instants éphémères saisis sur le plastique recouvrant des bottes de foin dans les champs et en obtient un effet irréel et de toute beauté, un fragment de nature reflété, transcendé par la lumière, l’angle de vue, les irrégularités de la surface, entre figuration et abstraction.

Dans la série Old Tjikko, le danois Nicolai Howalt, présenté par la galerie Martin Asbaek, s’efforce de documenter ce que l’on pense le plus vieil arbre du monde, à Dalarna en Suède, usant pour se faire de nombreux types de papier photographique analogique différents. J’ai été enfin à nouveau captivée par le travail de Michael Kenna galerie Camera Obscura. De la plus au Nord des régions du Japon, l’île d’Hokkaido, « pays de neige » caractérisé par ses hivers rigoureux et enneigés, Michael Kenna a rapporté de merveilleuses images tout en épure, dessinant sur le blanc des silhouettes d’arbres, des barrières enneigées, des horizons sans profondeur, au bord de l’abstraction.

Hanit Illouz_Salon Approche, Paris_12 novembre 2021

Deux démarches tout à fait singulières et pertinentes sont enfin présentées par le salon Approche. Ilanit Illouz, présentée par la galerie Fontana, réalise des tirages dégradés sciemment par le sel de la mer morte, d’une fascinante texture, comme fossilisés. Dans « les Dolines » (2015-2020), l’artiste s’intéresse à un territoire entre Jérusalem et Jéricho que l’assèchement d’un lac a transformé en paysage aride, lunaire, rongé par le sel. Illouz en recueille des traces organiques et minérales qu’elle photographie et réinvente dans son atelier, travaillant tout à la fois à la mémoire d’un lieu et à alerter sur l’épuisement des ressources naturelles.

https://ilanitillouz.com/Les-dolines

La galerie Ségolène Brossette met en exergue quant à elle la démarche tout aussi singulière et belle de l’artiste plasticienne et photographe Sylvie Bonnot. Une démarche expérimentale où l’artiste recourt au brûlage du négatif, à des froissages et incisions du tirage qui produit des images d’une étonnante qualité plastique où Bonnot semble sonder la matière, la physicalité de l’image et son érosion, sa lente destruction. Avec les Aéroplis, volumes, « altérations photographiques » réalisés à partir des archives photographiques de l’Observatoire de l’Espace sur des essais de ballons stratosphériques, l’artiste s’intéresse par ailleurs à la spatialité de l’image photographique, le dépassement du support.

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Author: Instant artistique

Conservateur de bibliothèque. Diplômée en Histoire et histoire de l'art à l'Université Paris I et Paris IV Panthéon-Sorbonne. Classes Préparatoires Chartes, École du Patrimoine, Agrégation Histoire. Auteur des textes et de l'essentiel des photographies de l'Instant artistique, regard personnel, documenté et passionné sur l'Art, son Histoire, ses actualités.

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