MUSEE D’ORSAY, Paris, Septembre 2018 – Janvier 2019

Six années d’intense création, telles sont les périodes bleue et rose de Pablo Picasso auxquelles le musée d’Orsay consacre une belle exposition. De l’arrivée de l’artiste à Paris, suivie du suicide de son ami Casagemas, jusqu’à l’émergence du cubisme, de 1900 à 1906. Conformément à la volonté de l’artiste, les deux périodes ne sont pas présentées de manière successive ou opposée mais comme des contributions complémentaires à l’émergence de son identité artistique. De fait, lors de sa rétrospective en 1932, Picasso adopta un accrochage faisant dialoguer les bleus et les roses.
Par ailleurs, il est particulièrement pertinent de le voir décliner les mêmes thèmes tels que les deux buveuses d’absinthe de 1901, l’une encore marquée par le fauvisme, à la touche dense et marquée, l’autre traitée beaucoup plus en aplats et à la limite du décoratif ; l’étreinte, abordée à maintes reprises entre 1900 et 1903, et toujours renouvelée ; son autoportrait, sous la forme d’un homme vieilli en 1901 alors qu’il n’a que vingt ans, voisinant avec un tout jeune homme dans une toile rose de 1906 etc. L’artiste assimile, renouvelle, et d’une toile à l’autre se perçoivent des références à Lautrec, Van Gogh, Ingres, Degas, Rodin, Cézanne et même Greco. Par-delà une incroyable capacité à se renouveler stylistiquement et un allègement progressif de la gamme colorée, la posture de perpétuelle recherche et d’expérimentation de Picasso s’exprime par la diversité des matériaux employés : huile, gouache, fusain, crayon, aquarelle, eau forte, pointe sèche, pastel…

Pablo Picasso, 1902-03, Femme assise (Melancholy Woman), oil on canvas, 100 x 69.2 cm, The Detroit Museum of Art 
Picasso, pierreuses au bar, 1902_Hiroshima museum of art
La période bleue est sans doute la plus impressionnante, par sa densité émotionnelle, son obscurité. Une tonalité froide imprègne les toiles d’une lumière tragique, angoissée (« femme assise », 1902-1903, Detroit ; « femme à la mèche », 1903 ; « Les Deux Amies », 1904), sinon morbide (« Casagemas mort », 1901). Les corps sont parfois maniérés, tendus, anguleux, quelque peu expressionnistes ; les traits, creusés. Jung, dans son « étude psychologique de Picasso » (1932), y percevait une forme de descente aux enfers :
Le changement des couleurs signale que nous nous engageons dans l’autre monde. Le monde des objets se voit frappé d’anéantissement […]. Picasso […] fait ce voyage dans l’au-delà […] attiré de façon fatidique vers l’obscurité […] l’attraction démoniaque de la laideur et du mal. Ce sont ces puissances de l’Antéchrist et de Lucifer qui, et ce jusque chez l’homme moderne, engendrent un sentiment omniprésent de mort, qui enveloppent la lumière éclatante du monde diurne sous les brumes de l’Hadès, qui le contaminent de leur funeste mortalité et qui, finalement, le pulvérisent en fragments, en fractures, en vestiges épars, en débris, en lambeaux et en entités disloquées.
Pierre Cabanne, sans remettre en question le profond traumatisme que représente pour Picasso le suicide de son ami et surtout sa motivation, l’amour fou, considère avant tout les « exigences plastiques » et « la recherche de la vérité », à l’œuvre chez Picasso :
Il n’y a chez Pablo aucun dérèglement psychique ; s’il peint, avec une si pénétrante passion du vrai, la faune montmartroise c’est que, justement, il conserve vis-à-vis d’elle son équilibre […]. Son œuvre prend, à partir du drame du 17 février 1901, un accent différent ; dès lors il affronte l’insupportable. Cette mort qu’il ne comprend pas, qu’il ne tolère pas, engendre chez lui une aptitude nouvelle devant la vie.

Picasso, le couple (les misérables),1904 
Picasso, l’étreinte, 1903_musée Orangerie
L’artiste, entre Paris et Barcelone, dépeint le monde qui l’entoure, un monde de misère (« le couple », 1904) et de maladie (« le repas de l’aveugle », 1903, Metropolitan ; « le repas frugal », 1904), de prostitution (les impressionnantes et anguleuses « pierreuses au bar », 1902, Hiroshima museum of art, la terrible « la Célestine », 1904) et d’érotisme, Eros et Thanatos n’ayant de cesse de se mêler chez Picasso, ce dont témoigne à merveille une étonnante feuille de 1903, « crucifixion et étreintes ».

Picasso, arlequin, 1901 
Pablo Picasso (1881-1973). Acrobate et jeune arlequin, 1905. Gouache sur carton, 105 x 76 cm. Collection particulière
Quoique le rose témoigne d’un certain réchauffement de la palette, sa pâleur et le recours récurrent à la figure de l’Arlequin teinte les toiles de cette période d’une certaine mélancolie (« Acrobate et jeune arlequin, 1905 ; « arlequin assis au fond rouge », 1908). Picasso dépeint des êtres méditatifs, dans des moments d’intimité ou de doute, plus que des êtres de spectacle. « La période bleue était révolte et désespoir, la période rose est solitude et mélancolie » (P Cabanne, « le siècle de Picasso »). L’exposition s’achève tandis que l’artiste se recentre sur l’étude du corps féminin et l’abandon progressif des procédés illusionnistes au profit d’une relecture de Cézanne caractérisée par la géométrisation des volumes et la réduction de la composition à des formes essentielles qui culmineront en 1907 dans les « Demoiselles d’Avignon ».




















