MUSEE D’ORSAY, Paris, Septembre 2018 – Janvier 2019

On a dit de Picasso que ses œuvres témoignaient d’un désenchantement précoce. Je pense le contraire. Tout l’enchante et son talent incontestable me paraît au service d’une fantaisie qui mêle justement le délicieux et l’horrible, l’abject et le délicat. Son naturalisme amoureux de précision se double de ce mysticisme qui en Espagne gît au fond des âmes les moins religieuses. […] Enveloppés de brume glacée, des vieillards attendent sans méditer, car les enfants seuls méditent […] D’autres mendiants se sont usés à la vie. […] Ils s’étonnent d’avoir atteint le but qui est resté bleu et n’est plus l’horizon ». […] L’espace d’une année, Picasso vécut cette peinture mouillée, bleue comme le fond humide de l’abîme et pitoyable. La pitié rendit Picasso plus âpre. Les places supportèrent un pendu s’étirant contre les maisons au-dessus des passants obliques. […]. La corde surplombait, miraculeuse ; aux mansardes les vitres flambaient avec les fleurs des fenêtres. Dans des chambres, de pauvres artistes peintres dessinaient à la lampe des nudités toisonnées. L’abandon des souliers de femme près du lit signifiait une hâte tendre. [..] Le goût de Picasso pour le trait qui fuit change et pénètre et produit des exemples presque uniques de pointes sèches linéaires où les aspects généraux du monde ne sont point altérés par les lumières qui modifient les formes en changeant les couleurs. Plus que tous les poètes, les sculpteurs et les autres peintres, cet Espagnol nous meurtrit comme un froid bref. Ses méditations se dénudent dans le silence. Il vient de loin, des richesses de composition et de décoration brutale des Espagnols du XVIIe siècle.
Apollinaire, 1905, in « Apollinaire, chroniques d’art, 1902-1918 », Gallimard/Folio essais, 1993

Picasso, Enterrement de Casagemas, 1901 (détail) 
Picasso, femme à la mèche, 1903_musée Picasso Barcelone 
Picasso, pierreuses au bar, 1902_Hiroshima museum of art
LES FIANÇAILLES A Picasso
Le printemps laisse errer les fiancés parjures
Et laisse feuilloler longtemps les plumes bleues
Que secoue le cyprès où niche l’oiseau bleu
Une Madone à l’aube a pris les églantines
Elle viendra demain cueillir les giroflées
Pour mettre aux nids des colombes qu’elle destine
Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet
Au petit bois de citronniers s’énamourèrent
D’amour que nous aimons les dernières venues
Les villages lointains sont comme les paupières
Et parmi les citrons leurs cœurs sont suspendus
Apollinaire, « Alcools », 1920
https://gallica.bnf.fr/…/f138.image.r=apollinaire…)
Dernière semaine pour visiter l’exposition Picasso bleu et rose, au musée d’Orsay.
https://www.facebook.com/instantartistique/posts/770939949906421
A noter également la reprise des « correspondances » établies sous la direction de Serge Lemoine entre des artistes contemporains et les collections du musée, même si le choix de Julian Schnabel -un temps identifié comme un exemple du postmodernisme avec ses tableaux de débris de vaisselles (« plate paintings »)- à l’occasion de la sortie prochaine de son long métrage sur Van Gogh, ne paraît pas des plus pertinents. Une sélection de ses œuvres est en dialogue avec des toiles de Van Gogh, Cézanne, Fantin Latour, Courbet…

Julian Schnabel et Fantin Latour 
Julian Schnabel, ornamental despair (painting for Ian Curtis) 1980 
Van Gogh



